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Atelier 9 ou l'avenir sur un socle d'expérience

© Cyberarchi 2019

Impasse de l'Espérance, rue Paradis, rue Sainte-Victoire. Les adresses successives de l'Atelier 9, agence fondée en 1965 à Marseille par Georges Lefèvre, sont tacitement évocatrices. La démarche pluridisciplinaire et l'assomption du passé caractérisent une structure inter-générationnelle. Guy Daher en présente l'essence. Portrait.

 
 
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Note de la rédaction : cet article a été largement amendé par Atelier 9.

Vendredi midi, Marseille. La veille, les associés d'atelier 9, Guy Daher, François Guy et Fabienne Betoulaud, ont célébré près de quarante-quatre années de réflexion sur leur métier. Réunis au M Square, immeuble dont ils achèvent les travaux, tous trois ont présenté à leurs invités - élus et acteurs économiques - l'ouvrage intitulé Progressive Expérience*, qui rassemble près d'un demi-siècle de réalisations et de projets en cours.

Au premier étage de l'agence rue Sainte Victoire, Guy Daher, dernier membre fondateur encore présent, travaille sur l'aménagement d'un port. Les plans se superposent sur sa table de travail. Minutieux, il cherche la configuration optimale pour bien accueillir les bateaux.

Guy Daher débute un croquis. Une ligne dessine un plan, un littoral se précise. "Marseille est une moitié de ville. Sur les îles du Frioul, on entend la rumeur urbaine", dit-il. Etonnante et belle introduction, qui révèle l'attachement de l'homme au site de Marseille mais pas seulement, si l'on comprend que, de l'éloignement, naît une perception nouvelle. "J'ai la chance de travailler sur l'aménagement littoral", dit-il. "La relation de la ville au port et du port à la ville est de prime importance. De nombreuses villes ont vu leurs installations portuaires dériver vers l'aval, comme à Londres et ont perdu leur âme". Sous-entendu, Marseille a encore la chance d'accueillir des navires proche du centre ville.

Impossible d'attribuer cette fascination pour la mer au seul site de la ville phocéenne. L'histoire familiale en effet n'a fait qu'accentuer des prédispositions innées autant qu'acquises. "Mes aïeux, Nicolas Paquet et Paul Daher étaient armateurs. Cela vous marque fortement. Cette passion me permet ainsi de rester au travail", raconte avec une faconde toute marseillaise celui dont la passion, outre qu'elle le ramène au bureau, lui offre un crédit de 20 ans sur l'avenir. Ou alors c'est l'air marin... Les deux sans doute.

"j'ai commencé par beaucoup voyagé sur les bateaux des armements familiaux. A 18 ans, j'ai embarqué comme pilotin, une sorte d'élève officier. Nous avons navigué en Méditerranée orientale puis en mer Noire. Un autre voyage en quarante-cinq jours m'a conduit de Marseille à Gênes puis vers Naples, Salvador de Bahia, Rio de Janeiro et enfin Buenos Aires. L'attractivité d'un navire de commerce est incroyable", raconte-t-il. A Bahia, on relie Blaise Cendras.

"Quand j'ai commencé mes études d'architecture", continue Guy Daher, "il n'y avait jamais eu d'architecte dans la famille. Quand je suis rentré aux beaux Arts, Georges Lefèvre faisait travailler des élèves de l'atelier. Diplôme en poche, j'ai pu intégrer le groupe dont j'étais alors le plus jeune". En 1965, quatre diplômés créent Atelier 9, rejoints dans l'année suivante par cinq autres avec le but de poursuivre un "esprit d'atelier fait de dialogues et d'échanges". De ces pratiques originales est née une vision pluridisciplinaire du projet architectural.

Les souvenirs se bousculent et Guy Daher jette un regard sur l'agence autour de lui. De ces années naît une interrogation sur le métier d'architecte aujourd'hui. "Il y a moins de passion, de curiosité permanente", souligne-t-il. "Notre passion nous poussait à voyager, à aller voir ailleurs, à lire les revues étrangères. Dès qu'il y avait complexité, nous allions chercher, nous n'avions pas le cul sur la chaise. Nous allions rencontrer Botta, travailler avec Sert, Pouillon. Nous aimions nous projeter et poser des questions aux meilleurs partenaires possibles. Nous avons d'ailleurs été les premiers à passer des maquettes en soufflerie". Cette curiosité anime Guy Daher aujourd'hui autant qu'hier et il a à coeur de transmettre, encore, l'esprit d'atelier, où le débat est de règle.

Cela dit, les publications d'architecture semblent ne plus l'intéresser autant. "Aujourd'hui, nous sommes saturés de publications. Membre du Conseil Supérieur de la Navigation de Plaisance et des Sports Nautiques depuis plus de quinze ans, je lis beaucoup de textes sur le nautisme dont le Chasse Marée. Un chef d'oeuvre pour les fous de voile et de mer ! On est tellement bien sur l'eau, espace de liberté et de responsabilité", dit-il. Leitmotiv de l'homme, la navigation revient comme un doux écho d'une démarche architecturale. "Il n'y a pas de style à l'agence. Un ou deux architectes en charge du projet dialoguent avec le maître d'ouvrage en s'intéressant au futur utilisateur, le véritable client. Cette méthode n'a jamais changé", souligne-t-il. Implicites, les notions de liberté et de responsabilité ressurgissent.

Les métaphores pour évoquer l'agence et son esprit se succèdent alors. Guy Daher revient sur les actuelles études d'architecture où "les élèves vont à l'école, présentent leurs projets et rentrent seuls. Ils créent parfois une micro agence dont la pérennité n'est pas garantie. Invités à intégrer une agence comme Atelier 9, plusieurs ont eu peur du 'porte avion', préférant plutôt piloter de petits appareils". Fabienne Betoulaud a toutefois rejoint l'équipe il y a dix ans "par hasard" (selon elle). Elle est aujourd'hui la dernière associée de l'Atelier 9 qui confirme la qualité inter-générationnelle de l'agence et éclaire l'avenir.

Guy Daher reprend ses évocations. "L'agence est aussi comme un arbre qui a des racines et dont le terroir ne bouge pas. Nous sommes vingt-cinq, nous étions cinquante car tout se dessinait à la main. L'arbre peut être entouré de jeunes pousses mais le plus difficile était et reste d'associer des architectes". Les greffes sont difficiles alors que nombre d'architectes sont motivés par un idéal de liberté et d'indépendance. Guy Daher constate une situation, s'en émeut mais semble résigné. Ce n'est pas le passé qui l'intéresse mais la méthode qui a permis quelques réalisations et doit être encore améliorée. L'agence doit assumer cet héritage et Guy Daher rappelle ainsi que "le plus complexe est de gérer la partie historique. Quelqu'un m'a dit une phrase dans le cadre d'un comité de quartier : 'il y a des gens qui ne roulent pas très vite avec un pare brise sale et un rétroviseur propre'". Il en sourit.

La conscience et l'assomption du passé dotent l'agence d'une forte pérennité. Guy Daher embarque alors de nouveau sur les océans pour réveiller quelques souvenirs. "Quand je travaillais au Venezuela, nous devions réaliser une cave à vin pour des partenaires prestigieux dont le brasseur Polar. La bière, par son chiffre d'affaires, arrive après le pétrole dans ce pays. Il faut savoir que le baseball est un sport national et que l'approvisionnement d'un match est de 24 canettes de bière par siège", s'amuse l'architecte, à qui la société Martell avait confié la réalisation d'un complexe vinicole. "Il fallait trouver un sol, il fallait inventer le Médoc. Le site a été long à trouver et qui plus est, il n'y avait pas de cadastre. La recherche du propriétaire s'est avérée fastidieuse".

Quelques destinations plus marquantes : l'URSS... "En 1961, encore étudiant, l'agence Binoux-Folliasson m'envoya à Moscou, c'était de l'exotisme ! L'association des foires françaises leur avait commandé l'aménagement du pavillon de l'industrie. Il fallait mettre côte à côte des machines aussi diverses les unes que les autres et les faire fonctionner en utilisant des entreprises russes et finlandaises...".

Au-delà de ces souvenirs, Guy Daher souligne l'importance de projets plus ambitieux. "La partie historique, ce sont avant tout les projets les plus expérimentaux; les plages du Prado par exemple. Atelier 9 a fait une étude qui n'a pas abouti pour le ministère de la construction en Egypte. L'opération '10 de Ramadan' (N.d.A. : 10th of Ramadan est une ville nouvelle au nord est du Caire). Il s'agissait de faire une étude sur la manière d'industrialiser les composants élémentaires de logements : poteaux, poutres, voiles, gaines etc. Atelier 9 a imaginé des plans de bâtiments pyramidaux préfabriqués en usine en laissant l'aménagement aux artisans locaux sur la base d'éléments pré-dimensionnés. Le projet a été abandonné, la France n'ayant pas souhaité investir dans l'unité de préfabrication. A cette époque, nous avons été la première agence 'cofacée'", rappelle-t-il.

Parmi les autres opérations emblématiques, Guy Daher revient sur "l'humanisation du site de Solmer" en 1974. L'aciérie située à Fos sur Mer présente (aujourd'hui Arcelor Mittal) était en plein chantier. "Je visite le site qui était alors un assemblage de composants métalliques sans protection. 'Je vous pose une question et vous revenez me voir' me dit le directeur, Monsieur Durand-Rival. 'Je voudrais le plus tôt possible une note de réflexion sur ce que vous pouvez m'apporter. Cela ne doit pas faire plus de deux pages'", se souvient Guy Daher qui conclut : "Je ne leur ai rendu qu'une seule ligne : humaniser le site". De cette audace est né "un schéma d'humanisation du site de Solmer à travers la couleur où chacune des cinq usines à une dominante chromatique, où la trame végétale de type agricole proposée par le paysagiste Francis Teste était une réponse forte au climat ".

"Pour ce faire, nous avons travaillé avec un des plus grands coloristes : Jean-Philippe Lenclos qui a notamment mis en ordre toute la gamme chromatique de Renault. Quand on rencontre ce genre d'individu, on ne peut être que fasciné". Guy Daher s'absente brusquement, monte l'escalier qui le conduit à l'openspace de l'étage où se situe son bureau. Il en revient un livre à la main. The Geography of Color by Jean-Philippe Lenclos, sous titré en japonais. Il tourne, admiratif, les pages et montre ici des échantillons de terre aux couleurs surprenantes, là quelques compositions abstraites ou le poste de pilotage d'un airbus..

"A La Ciotat nous devions aussi intégrer la couleur au sein des outils de levage qui sont à la fois statiques et dynamiques. 'L'homme au travail' n'avait pas été pris en compte ; ce fut le thème de notre programme". Cet humanisme est l'un des thèmes poursuivi par l'Atelier 9 que l'on retrouve dans les projets de prisons élaborés depuis ces dernières années, même s'ils ne sont pas tous réalisés. "La privation de liberté n'est pas l'enfermement", assène-t-il.

Ces ajustements nécessaires dans le cadre du projet architectural sont notamment venus d'une vision élargie du bâti et de la ville. "Nous avions une agence d'urbanisme pluridisciplinaire URBAME, où nous travaillions avec des paysagistes ou encore des géographes. Nous nous différencions ainsi de l'AUA ou de l'Atelier de Montrouge. Les sociologues ont de bons rétroviseurs et les socio-géographes étaient exceptionnels. Il est impensable de pouvoir se priver de telles compétences. Leur compréhension des composants, notamment des nombres et des paysages, illumine le débat", soutient-il.

S'en suit alors une interrogation de l'architecture, déjà subrepticement évoquée. Avec beaucoup de chance, Atelier 9 a pu accumuler des expériences, par étapes successives. Guy Daher déplore l'absence sur la scène architecturale de recherches autres que formelles. "Ne plus travailler sur le logement de demain est regrettable. A prix constant, la qualité a augmenté au sein du parc social depuis 20 ans. Il faudrait que 10 à 15% des logements soient expérimentaux. Nous aurions besoin d'un retour sur expérience sur la base d'un volontariat", lance cet architecte toujours attentif à l'avenir de l'habitat. En analyste de la situation, il impute notamment la responsabilité aux concours, une procédure qui avait conduit les architectes à la création de façades et qui les amène aujourd'hui à la conception de gestes. "Les formes... c'est bien, mais faire du tordu pour du tordu... après tout nous n'habitons pas le tordu !", assène celui qui lance alors, portemine à la main : "Le meilleur côté du crayon, c'est la gomme, pas la mine !".

De cette leçon, Guy Daher révèle le portrait d'un homme conscient d'une situation contournant les problématiques fondamentales de la création architecturale. En critique, il appelle implicitement à plus de retenue dans le geste et plus de liberté dans la programmation et l'organisation. Cette franchise n'est au fond rien d'autre que la responsabilité que tout architecte doit incarner. Aujourd'hui, Atelier 9 poursuit une approche pluridisciplinaire de l'urbanisme et de l'architecture et s'évertue à progresser et surtout pas les yeux dans le rétroviseur.

Jean-Philippe Hugron

Lire également notre article 'MP2 : un parti architectural ou l'aérogare low cost d'Atelier 9' et consulter notre album-photos 'Atelier 9, l'expérience progressive'.

* Progressive expérience - Atelier 9, de François Lamarre, Christian Michel, Guy Daher, François Guy, Fabienne Betoulaud ; Editeur : Snoeck Publishers ; Format : 23,5 x 31xm ; 272 pages ; couverture : relié ; intérieur : quadri ; Prix : 39,00 euros

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