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Architecte : un néologisme ?

© Cyberarchi 2019

L'affaire paraissait classée à la suite, l'an dernier, de la décision du ministre de la Culture de ne réserver le titre d'architecte qu'à ceux des diplômés inscrits à l'Ordre et munis d'une capacité à exercer la maîtrise d'oeuvre. Christina Conrad, présidente du CROA-IDF, a estimé lors de ses voeux qu'il n'en est rien. Du coup question : qu'est-ce qu'un architecte en France en 2006 ?

 
 
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Le code d'Hammourabi (illustre roi de Babylone -1792- 1750 av. J.-C.), le premier, fait référence à la responsabilité professionnelle puisqu'il prévoit des peines pour le médecin dont le patient meure, le batelier dont le bateau coule et... l'architecte dont le bâtiment qu'il a construit s'écroule. Comme la loi du talion s'applique, s'il y a eu mort d'hommes dans l'effondrement du bâti, l'architecte est mis à mort. Depuis 4.000, et comme en témoigne aujourd'hui encore le Robert, l'architecte est une personne capable de concevoir un bâtiment et d'en diriger l'exécution. Un constructeur donc. De fait, au 19ème siècle, l'architecte était encore compté comme un entrepreneur et s'il a obtenu en 1840 la possibilité d'exercer en profession libérale, c'est seulement qu'il souhaitait être exonéré de la patente acquittée par les commerçants.

La stèle exhumée à Suse en 1901, qui a permis de découvrir le premier code juridique connu (qui ne serait qu'une compilation de codes encore plus anciens), est conservée au musée du Louvre à Paris. C'est pourtant à Paris que cette définition millénaire pose problème.

Le CROA-IDF n'est pas seul dans cette interprétation. En effet, plus tôt, en décembre dernier, les Conseils régionaux d'Île-de-France et de Provence-Alpes-Côte d'Azur, "en désaccord avec la vision corporatiste de la profession qui s'exprime au travers de certaines des dispositions de l'ordonnance du 25 août 2005 réformant la loi sur l'architecture", estimaient lors d'une conférence de presse commune qu'appliquée en l'état, "cette réforme risque de conduire à la fois à une atomisation et un isolement de la profession", "réduirait l'architecture à un métier de techniciens", "réduirait l'image de la profession à l'exercice en libéral du constructeur, nuirait à la représentativité des architectes et affaiblirait la confraternité". "L'ordonnance fragilise la reconnaissance de la diversité des métiers et modes d'exercices issus de ce socle commun. Cette diversité que la Direction de l'architecture et du Patrimoine (DAPA), à travers la réforme de l'enseignement, s'efforce de faire reconnaître", concluaient-ils.

De quoi ravir Ann-José Arlot, directrice adjointe de la DAPA, qui écrivait, en mai 2004, dans nos colonnes, à l'adresse des étudiants : "Il paraît essentiel, à l'occasion de la réforme du 3-5-8, d'offrir à une part importante de la profession la reconnaissance du titre attaché au diplôme d'architecte et non plus à l'inscription à l'ordre, ainsi que la reconnaissance et la rémunération qui s'y attachent". C'est en partie sur la foi de cette 'promesse' avantageuse que fut vendue la réforme aux étudiants et directeurs d'écoles.

Une proposition qui avait provoqué la fureur du Conseil de l'ordre national (CNOA) et des représentants des deux syndicats représentatifs (UNSFA et Syndicat d'Architecture) qui ironisaient à propos de "l'architecte incapable de construire une maison". De fait, Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de Culture, tranchait en faveur de ces derniers. «... Les architectes titulaires du diplôme d'architecte et d'une capacité d'exercice de la maîtrise d'oeuvre, inscrits à un tableau régional d'architectes, auront seuls qualité d'architecte», a-t-il expliqué en novembre 2005. En vertu de quoi, le CNOA prévient sur son site que le "port illégal du titre peut faire l'objet de sanctions pénales lourdes". Le sujet semblait tranché.

Il n'en est rien puisque le CRAO-IDF, pour l'une des premières interventions de sa nouvelle présidente, revient à la charge. Cristina Conrad sait qu'elle a le soutien de quelques praticiens connus, même si la plupart se gardent bien de se prononcer publiquement. "L'idée que seuls sont architectes ceux qui travaillent en agence est un archaïsme, une vision étroite qui limite les perspectives d'emploi et crée une frustration inutile", estime ainsi Jacques Ferrier, ajoutant connaître "des architectes journalistes ou rédacteurs en chef de revue, fonctionnaires, graphistes, maîtres d'ouvrages, ingénieurs, artistes, enseignants, industriels... etc. qui sont bien plus au coeur de l'architecture que tant d'autres 'maîtres d'oeuvres'?".

La question posée en 2006, en France, est donc : qu'est-ce qu'un architecte ? Et qu'est-ce que cette ligne de fracture sur un sujet de fond entre l'Ordre national et les deux plus importants conseils régionaux promet en terme de déstabilisation des institutions liées à l'architecture en France ?

Concernant la première question, voyons. Architectes journalistes ? Selon la loi, le journaliste est quelqu'un qui tire l'essentiel de ses revenus de la publication d'articles dans un organe de presse - qu'il dispose ou non de la carte de presse d'ailleurs - et ce quelle que soit sa formation. Il serait donc plus exact de parler d'un journaliste avec une formation d'architecte, sa responsabilité première étant vis-à-vis de ses lecteurs, non de l'architecture. Et si ce journaliste devient rédacteur en chef d'un quotidien national généraliste au bout de vingt ans, peut-on encore dire de lui qu'il est architecte ou lui-même se présenter en tant que tel ? De fait, un diplômé d'une école de journalisme, même s'il a pratiqué longtemps son métier, n'est plus journaliste du jour où il embrasse une autre carrière et cesse d'écrire dans un journal. Par exemple, Noël Mamère est souvent cité en tant que "maire de Bègles et ancien journaliste". Idem en droit. Le diplôme ne fait pas l'avocat. Un architecte ayant un souci avec un maître d'ouvrage serait d'ailleurs surpris de se retrouver face à un "avocat" qui lui expliquerait, n'étant que diplômé, ne pas pouvoir plaider. Jacques Ferrier lui-même signe son texte 'Architecte et enseignant' (il aurait pu signer architecte et ingénieur). A le lire, un diplômé d'une école d'architecture faisant carrière dans l'éducation nationale dans une école maternelle et n'ayant jamais construit pourrait également signer ses tribunes 'Architecte et enseignant'.

Pour simplifier, le même mot reviendrait à signifier deux fonctions aussi différentes que construire une maison et travailler à l'examen des permis de construire dans une mairie. Une confusion auprès du public que décrivent les détracteurs de cette évolution sémantique.

Les architectes sont eux-mêmes partagés tant le fait que le diplômé d'une école d'architecture soit un architecte apparaît comme une évidence. En grossissant le trait, d'un côté ceux qui sont diplômés mais ne construisent pas tiennent à pouvoir utiliser le titre (mais avec la certitude sans doute de savoir à qui ils ont affaire quand ils s'adressent au journaliste, médecin, notaire ou avocat), ceux qui construisent tiennent à la protection du titre, ne serait-ce qu'afin que leur métier ne soit pas confondu avec un autre. La réalité est bien entendu plus nuancée. Ainsi, des diplômés travaillant pour des constructeurs de maisons individuelles connaissent souvent la réalité de la construction - de l'esquisse à la réception - mais ne peuvent utiliser le titre.

Les réactions des lecteurs à nos précédents articles à ce sujet témoignent de leurs interrogations. "La notion de 'métiers de l´architecture' est ambiguë car elle ouvre la porte à la politique d'amalgame et permet de couvrir d'un voile pudique les carences d'un enseignement dont la mission primordiale reste la formation à une maîtrise d'oeuvre effective au plan national", explique ainsi un projeteur. "Concentrons nous sur notre seule obsession : CONSTRUIRE", assure Marco, un architecte d'Ile-de-France quand un autre se demande "en quoi appeler un diplômé d´une Ecole d´Architecture "Architecte" constituerait-il un outrage ou une confusion ? Après 6 ans d´études, pourquoi ne pas pouvoir nommer par son nom le métier appris ?". Du coup, un étudiant s'interroge. "Pourquoi me semble-t-il que nous soyons la seule nation dans laquelle les étudiants en architecture se demandent régulièrement 'et tu veux être architecte après'.... ?" Peut-être parce qu'ils ne savent pas, ou plus, ce qu'est, désormais, un architecte ?

Concernant la deuxième question, aucune réponse à ce jour sinon que des intentions autres que grammaticales ou de vocabulaire sous-tendent certainement les objectifs des uns et des autres. Il est quand même étonnant que les CROA IDF et PACA fassent allégeance à la DAPA quand le CNOA s'y oppose farouchement. En tout état de cause, ce débat à le don d'irriter sérieusement quelques architectes (version du dictionnaire) qui estiment que ces élus ont peut-être des choses plus importantes à faire. "C'est un mauvais débat, chacun est tel qu'il a envie de s'afficher. Un vrai débat serait par exemple 'Comment essayer de prendre des marchés là où les architectes français se retrouvent face à une concurrence acharnée'", explique l'un d'eux. Selon lui, "l'architecte est celui qui signe le concept, le principe de fonctionnement et le principe de développement d'un édifice, qu'il le construise ou pas". Il propose "créateur d'architecture".

Christophe Leray

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