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Arc en Rêve et les architectes d'architecture sans architectes

© Cyberarchi 2020

Pop Architecture ? Construction vernaculaire ? Réalisation folklorique ? Arc en Rêve et le CAPC proposent jusqu'au 7 février 2010 à l'Entrepôt, l'exposition 'Insiders' qui jongle avec idéaux artistiques et concepts architecturaux, regards exaltants sur des pratiques originales. Jean-Philippe Hugron a fait le voyage à Bordeaux et dans le temps.

 
 
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Evento* venait de débuter. Les visiteurs étaient au rendez-vous. Les manifestations, nombreuses et le temps, au beau fixe, amenaient les flâneurs à la contemplation des oeuvres, plus ou moins explicites, exposées sur les quais de la Garonne. Parmi ces événements, l'exposition 'Insiders', qui se poursuit au-delà des dates officielles de la biennale jusqu'au 7 février 2010 à l'Entrepôt, mérite le détour. Arc en Rêve, centre d'architecture et le CAPC, Musée d'art contemporain, associés autour de la thématique 'intime / collectif' rassemble en effet plus de quatre-vingts artistes, architectes et collectifs (lire à ce sujet notre article ''Insiders - Pratiques, Usages, Savoir-faire', à l'Entrepôt, Bordeaux (33)').

L'impression de désordre surprend. Le regard se tourne vers un rassemblement de visiteurs observant, curieux ou envieux, d'autres visiteurs plantant ardemment des clous dans des planches... Patronage collectif ? Participatif ? Où suis-je ?

C'est un peu déçu - l'ambiance bricolage très peu pour moi - que la visite se poursuit, au rythme effréné toutefois de l'envoûtant afro-beat. La voix magique du musicien nigérian réconcilie le visiteur avec l'objet de sa visite. De fait, soudain, au détour d'une accumulation de chaises au message flou, conçue par 2012 Architecten, les premiers visuels !

Le travail d'Alexandre Brodsky, architecte russe, se dévoile en plusieurs photos illustrant les étonnantes constructions réalisées sur les bords du lac Klazinskoye aux environs de Moscou. L'explication ne tient qu'à un fil, un parti pris scénographique. "Entre rêves de cabanes et demeures primitives, les pavillons d'Alexandre Brodsky sont une retranscription des modes de vie russes [...]. [Ces constructions] fabriquent de l'inédit avec de vieux matériaux, soulignant ainsi l'inéluctable cours du destin. Les éléments de construction utilisés ici proviennent tous de démolitions : les fenêtres, les portes et les grillages usagés y trouvent une vie éternelle".

Exit l'amertume du patronage. Fela Kuti achève son ode politique et voici une initiative architecturale originale mise en avant.

L'impression de découverte rend fébrile le visiteur. Sous les imposantes voûtes de l'Entrepôt trône une construction étrange, bigarrée : 'Tirana House' de Marjetica Potrc, architecte et artiste slovène, qui présente l'architecture informelle de la capitale albanaise. Non loin, un 'reportage architectural' de EQA, equipo arquitectura, une équipe de recherche chilo-péruvienne, intrigue. Les transformations contemporaines du quartier PREVI (Proyecto experimental de vivienda) à Lima sont l'objet d'une analyse rigoureuse dont seuls quelques visuels sont exposés. Les réalisations d'Aldo van Eyck, de James Stirling, de Fumihiko Maki ou encore de Candilis, Josic et Woods ont été modifiées spontanément par la population locale. Un étage puis deux, un balcon, un toit, les ajouts sont fréquents. Cette étude révèle ainsi les logiques diverses de l'informel.

Plus avant, quelques photographies dévoilent la fantasque architecture 'victorienne' des Roms de Roumanie (Kastello, Palaces of the Roma in Romania par Igloo Media) ou encore les improbables maisons de thé perchées de l'architecte Terunobu Fujimori mêlant "légende architecturale, traditions vernaculaires et imaginaires".

Conjointement d'aucuns découvrent les visuels de l'agence FAT. Fashion Architecture Taste est un groupe britannique fondé en 1993 réunissant artistes et architectes à la démarche iconoclaste. Gothique pop ou 'nonument' sont les atours extérieurs d'une réflexion sur l'association des populations au projet architectural. Le goût, 'taste', y est défendu comme un mécanisme à l'aune du dialogue entre usagers et architectes. Au-delà, FAT développe une approche vernaculaire en manipulant, entre autres, l'imaginaire collectif. Nous n'avions pas (de mémoire), en France, revu le travail original du groupe depuis Archilab en 2000. Son retour sur le devant de la scène, par l'intermédiaire d''Insiders', est une intention plus que louable.

Les initiatives, recherches et réalisations proposées sont nombreuses et toutes s'accordent entre elles. Les thématiques du vernaculaire, de la récupération ou de l'informel participent au contenu de l'exposition et semble constituer le propos du vocable 'Insiders' choisi comme intitulé. Toutefois ce mot parait complexe alors qu'est annoncée une "résonance autour de la thématique intime / collectifs". 'Insiders' serait-il un dedans ? Une introspection ?

Charlotte Laubard, Yann Chateigné Tytelman, Emilie Renard et Christophe Kihm, respectivement commissaires pour le CAPC et conseiller scientifique, cosignent un texte évoquant une explication. "Les insiders sont les membres d'un collectif qui partagent un savoir et le transmettent selon certains codes précis. Par contraste avec une posture d'expert, l'insider a en main les matériaux bruts du contexte culturel auquel il appartient et qu'il peut légitimement observer ou représenter", écrivent-ils.

Le vocable n'est dès lors pas complètement fixé ; son sens en demeure incertain. Implicitement, il appelle son contraire 'outsiders'. L'anglicisme désigne les tenants de l'art brut. Dès lors, pourquoi avoir observé une inversion ? Au nom de l'intime et du collectif ? Probablement en regard d'une présentation officielle.

Toutefois, il est possible d'y associer une inversion d'un autre genre illustrant vraisemblablement un changement dans l'appréciation du folklore en tant que "savoir du peuple", du kitsch et du vernaculaire. Ce propos en demeure néanmoins absent.

Il y a près de cinquante ans, Bernard Rudofsky, viennois, américain d'adoption, a mené en tant qu'historien de l'art et de l'architecture, une réflexion subversive sur "l'architecture sans architectes". L'exposition qu'il proposait parallèlement a mis près de vingt-cinq années à être montée au MOMA de New York, institution qui avait tout d'abord qualifié le projet d'anti-moderne. Soutenu par Walter Gropius, Richard Neutra, Gio Ponti, Jose Luis Sert ou Kenzo Tange, Rudofsky a pu réaliser en 1964 son dessein. La controverse s'est déplacée et a gagné par la suite l'Europe où le Louvre décidait de changer un intitulé provocateur en 'architectures méconnues, architectes inconnus'.

Cinquante ans plus tard, le regard ne semble pas changer et "l'architecture sans architectes" reste, au regard des publications et des expositions, un épiphénomène alors qu'elle constitue à l'échelle mondiale une part importante de l'habitat. En témoigne une initiative peu relayée du Domaine de Boisbuchet, l'exposition 'Learning from vernacular - apprendre des cultures vernaculaires' qui se proposait d'exposer une pratique architecturale aux enseignements nombreux.

'Insiders' ne peut être considérée comme l'héritière de Rudofsky mais l'événement marque une histoire qu'il a, en partie, initiée. Depuis le rejet institutionnel et l'intérêt d'une génération moderne d'architectes, une nouvelle étape, initiée précocement par un autre viennois, Friedenreich Hundertwasser avec son sulfureux manifeste Los von Loos (loin de Loos) appelant au boycott de l'architecture, a été franchie.

L'exposition, telle que présentée à l'Entrepôt, révèle l'assimilation par quelques architectes de préceptes vernaculaires ou folkloriques amenant peut-être à l'appréciation d'un art savant du bricolage. Tant l'analyse de pratiques que l'usage d'un idéal révèlent une phase nouvelle de l'architecture sans architectes. Encore méconnue par un défaut de communication, elle n'en demeure pas moins anonyme.

Arc en Rêve et le CAPC ont ainsi réussi le pari d'une exposition riche éveillant une fébrile curiosité qui, tant elle veut comprendre, se trouve contrainte de ne pouvoir se satisfaire que des trop courtes explications proposées qu'aucun catalogue ne vient d'ailleurs compléter. Le visiteur est alors libre de voir ce qu'il veut entendre et passe à côté, peut-être, de l'intention initiale au profit d'une lecture soulignant la présence d'architectes d'architecture sans architectes.

Néanmoins, le journal gratuit donné à l'entrée de l'exposition reprend les mots rassurants de Patrick Bouchain : "A l'école, je me suis rendu compte qu'un devoir qui, au lieu de répondre à une question posée, la déplaçait, permettait alors, par une réponse différente, d'attirer l'attention [...], de déclencher une discussion". Le débat est ainsi ouvert.

Jean-Philippe Hugron

Consulter notre album-photos 'Bric-à-brac de bric et de broc : la fascination du vernaculaire'.

* 'Rendez-vous artistique et urbain' biennal qui s'est déroulé du 9 au 18 octobre 2009 à Bordeaux

Arc en Rêve et les architectes d'architecture sans architectes
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