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Apaiser la mort

© Cyberarchi 2019

En réhabilitant un vieil Hôtel-dieu en unité de soins palliatifs à La Ferté-sous-Jouarre (77), Ariko Matsumura n'offre pas seulement un ultime refuge aux malades condamnés ; elle élabore une transition, entre vie et mort, entre bâtiment existant et extension, entre espaces intérieurs et aménagements extérieurs, entre espaces dédiés aux malades et lieux d'accueil des familles.

 
 
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Introduction

Un livre intitulé "Byoin de shinu to iu koto" ("Mourir à l'hôpital", Fumio Yamazaki, Shufunotomo sha, 1990) reste gravé dans ma mémoire depuis plus de dix ans. Il s'agit d'histoires de mourants en phase terminale à l'hôpital public, dans certains cas atteints d'un cancer avancé et dont le pronostic sera fatal à brève échéance. Leur état réel n'est pourtant pas bien connu et ils sont à moitié abandonnés, en raison du manque de remèdes. Un jeune médecin s'interroge sur la médecine moderne et sur le système académique d'un hôpital public qui vise de plus en plus la guérison complète. La mort étant, alors, considérée comme un échec. Ces histoires se fondent sur l'expérience réelle d'un jeune médecin hospitalier au Japon. Le modèle de ce médecin est l'auteur lui-même, Fumio Yamazaki, devenu par la suite spécialiste des soins palliatifs.

Des années se sont écoulées. J'ai eu l'occasion de songer à la mort, notamment en apprenant la perte de proches. Et, durant mes études, une pensée s'est progressivement développée : Comment un être humain perdu pourrait-il mieux vivre sa fin et dans quel lieu? Que pourrait lui apporter l'architecture ? Nous sommes tous mortels. La mort est un destin inévitable. Pourtant, nous négligeons cette réalité dans le quotidien.

Malgré les progrès importants de la médecine, de nombreux patients sont dans l'attente d'une mort annoncée. Notamment à cause du cancer, qui se classe comme la deuxième cause de mortalité en France, cette maladie étant trop souvent incurable. Parallèlement, les modes de vie et les situations familiales ayant changés, il n'est plus possible de veiller sur les malades chez eux. A cela s'ajoute une offre de soins palliatifs démesurément faible face aux besoins.

A l'occasion de mon travail de fin d'étude, je me suis intéressée à la prise en charge et à l'accueil de personnes en phase terminale d'une grave maladie telle le cancer. Voici les premières questions qui ont guidé ce travail : Comment l'architecture peut-elle créer un lieu accueillant afin d'assister une personne face à sa mort prochaine, en prenant en compte la famille et les proches ? Comment les espaces peuvent-ils intégrer l'humanité et la spiritualité propres à un tel lieu ?

Le programme

Le programme du projet vise à la fois le confort des usagers et la revalorisation de l'ancien Hôtel-Dieu et de la maison de retraite présente sur le site depuis 1971. Il était important de respecter les caractéristiques d'une unité de soins palliatifs : les chambres des malades sont généralement indépendantes, ce sont des pièces suffisamment spacieuses pour accueillir les proches et la famille sans être gêné, ni gêner. En étudiant le site, la création de vues intéressantes, d'espaces libres, d'un jardin aménagé, ont fait l'objet de mon attention. Le choix du nombre de chambres est fondé sur de nombreux exemples et vise à faciliter le fonctionnement et la gestion du bâtiment.

L'Hôtel-Dieu sera restauré le plus fidèlement possible au regard de son état d'origine (particulièrement en ce qui concerne les percements et le cloisonnement) et il sera réservé aux services médicaux et administratifs, espaces accessibles aux usagers des soins palliatifs et de la maison de retraite.

Projet architectural

Suivant le programme, j'ai essayé d'établir plusieurs dispositifs possibles. De huit propositions, l'une m'a semblé la plus cohérente pour satisfaire le programme établi. La nouvelle construction permet ainsi de créer des meilleurs rapports entre l'Hôtel-Dieu, les nouveaux bâtiments et la maison de retraite existante.

Un bâtiment d'un seul niveau, sa transparence lui accordant de la légèreté, est disposé le long de la rue de Chamigny. Ce bâtiment est notamment destiné à l'accueil et permet aussi la jonction entre l'Hôtel-Dieu et le bâtiment principal des soins palliatifs. Le point d'attache avec le pavillon est une structure d'acier. Il présente un joint creux qui crée une association discrète entre les deux édifices. Le bâtiment principal des soins palliatifs s'étend de la rue de Chamigny vers la Marne, parallèlement à la rue de l'Hôpital. Il est organisé sur trois niveaux et reçoit les chambres des malades, les services médicaux et techniques et les espaces pour les accompagnateurs. Le sous-sol a une sortie côté parking. Les toitures de ces deux bâtiments sont végétalisées, pour des raisons écologiques et esthétiques. Je me suis aussi intéressée à la vue depuis le niveau supérieur sur les bâtiments voisins.

Projet paysager

Dans ce projet, il importe de soigner l'aménagement extérieur. Le paysage est favorisé par la nature, la Marne captant le temps qui passe et les changements de saisons. La nouvelle construction divise en trois les espaces extérieurs et je propose des aménagements différents.

La 'zone A' est un jardin composé d'allées principalement destinées aux pensionnaires de la maison de retraite. Ses plantations visent à éviter le vis-à-vis entre la maison de retraite et le bâtiment de soins palliatifs. Un grand arbre central symbolise ce jardin. J'imagine un tulipier de Virginie, voilant les façades avec son feuillage et teinté de belles nuances jaune-orangées en automne.

La 'zone B' est un espace minéral doté d'un bassin à double vocation : agrément et recueillement. Ces deux sentiments me semblent les plus importants pour les usagers d'un tel établissement. Vue depuis les chambres des malades, la surface du bassin reflète la façade de l'Hôtel-Dieu. Depuis la terrasse centrale ou le hall, elle reflète le ciel et le paysage. Pour des raisons de sécurité, le bord du bassin est agrémenté de plantes aquatiques.

La 'zone C' est l'espace de promenade et du parking. Deux entrées sont installées aux deux extrémités de la zone. Côté rue de l'Hôpital se tient l'entrée réservée aux piétons, côté rue des Vannes l'accès principal des véhicules. Cette zone enrichit l'ambiance naturelle d'un paysage propre à cette région. En face de la zone C coule la rivière et son bord aménagé d'une belle promenade. Quelques jolis saules pleureurs y sont plantés et on peut y admirer des oiseaux aquatiques.

Conclusion

Avec les développements techniques des outils de la médecine moderne, on visait essentiellement le rétablissement après la maladie. Pour cette raison, les malades en phase terminale sont parfois délaissés, considérés comme les perdants de la lutte. Le concept de soins palliatifs modernes est arrivé tardivement en France, avec une dizaine d'années de retard sur les pays anglo-saxons. C'est seulement ces dernières vingt années que nous y sommes sensibilisés et que nous nous interrogeons sur la situation des mourants dans les hôpitaux.

Les unités de soins palliatifs prendront de plus en plus d'importance dans le domaine du service médical. Diverses considérations (augmentation des familles nucléaires, habitat non (ou mal) adapté aux malades, manque de soignants spécialisés, etc.) sont des motifs principaux pour développer de telles unités. Quoique la plupart des Français souhaitent mourir chez eux, dans de nombreux cas, ils finissent leurs jours dans une institution hospitalière dépourvue d'unité palliative. Pour cette raison et avec l'appui du gouvernement, l'hospitalisation à domicile s'imposera dans sa fonction primordiale en faveur des besoins de malades, comme c'est le cas aux Etats-Unis.

"Il faut toute la vie pour l'apprendre ; et ce qui vous surprendra peut-être davantage, toute la vie il faut apprendre à mourir". Sénèque, De la Brièveté de la vie, chapitre VII-III.

Ariko Matsumura

Consulter également notre album-photo 'Des espaces lumineux pour des vies en déclin'.

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