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Antonini et Darmon voient l'archi en rose

© Cyberarchi 2019

L'agence créée en 2006 par Laetitia Antonini et Tom Darmon fait partie de celles qui dessinent les contours de la jeune scène architecturale française. Une place acquise par voie de concours publics et, surtout, en conjuguant pugnacité et sobriété. Deux ingrédients liés par l'estime, le tout agrémenté de tons écarlates. Recette d'une agence prometteuse.

 
 
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"C'est vrai que nous voudrions que tout paraisse rose", admet, un sourire en coin, Tom Darmon. Architecte et co-fondateur avec Laetitia Antonini de l'agence Antonini + Darmon, il répond ainsi à une remarque concernant la maîtrise de leur communication dont font preuve les jeunes associés - 60 ans et des poussières à eux deux -. Antonini + Darmon ou l'archi en rose ? L'image, au regard des tons rose framboise ornant leurs plaquettes de présentation, offre un raccourci aisé. Et prête effectivement à sourire vu l'écharpe, couleur framboise, nouée autour du cou de Tom Darmon et le briquet, rose toujours, posé sur la table. Pour autant, au-delà du 'total look' et derrière la couverture écarlate, le book des associés est déjà bien rempli.

'Antonini + Darmon ='

Immaculé autant que clair, l'espace, d'un seul tenant, est parfaitement équipé en traceur et autres copieurs scanneurs. Les revues sont rangées dans un coin, les maquettes d'études foisonnent comme autant de perles attendant d'être enfilées. Les murs ne sont pas envahis ; ici, un kakémono raconte un voyage au Japon ; là, contre la porte, une photo d'enfant témoigne d'une fierté toute parentale. "C'est ma fille", confirme Laetitia, d'ailleurs enceinte de son deuxième. "Et voici mon mari", poursuit-elle en pointant du doigt... Anthony Roubaud, architecte, avec lequel les huit collaborateurs de l'agence Antonini + Darmon partagent leurs locaux.

Le jeu des sept familles s'arrête là. Contre toute attente, Laetitia Antonini et Tom Darmon ne forment donc pas un couple. En revanche, ils font la paire. De celles fondées sur la complémentarité. "Moi je suis plutôt ours et Laetitia est un vrai moteur", souligne Tom Darmon. A rose bonbon, eau de rose ? Certains clichés sont inévitables. Impossible de ne pas attribuer en partie le tempérament introverti et pince-sans-rire de Tom aux origines anglaises de sa mère. Quant à la brune et mordante Laetitia, d'aucun n'est pas surpris d'apprendre qu'elle est née en Corse, où elle a vécu les dix-huit premières années de sa vie.

Les architectes ont choisi de se prêter à l'exercice du portrait au café du coin, leur QG à en croire les nombreuses connaissances qui viendront les saluer tout au long de la conversation. Le secret de fabrication de l'agence Antonini + Darmon est dévoilé dès les premiers échanges. Respect du site, de la commande... et avant tout l'un de l'autre, là réside la source d'émulation du binôme. "A deux, on bosse comme dix". Alors qu'il se dit discret, Tom Darmon se montre loquace dès qu'il s'agit de vanter les qualités de son associée. "Elle sait ce qu'elle veut et exactement où elle va, depuis toujours". Selon Tom Darmon, Laetitia Antonini aurait de toute façon tracé son sillon au creux de la scène architecturale. Avec ou sans lui. Inversement, "sans elle, je ne sais pas si j'aurais monté mon agence", avance Tom. En tout cas, l'estime est mutuelle. Absente au moment où son associé se prête à la confidence, Laetitia Antonini, revenue commenter les projets de l'agence, met alors l'accent sur la qualité des 3D signées Tom Darmon. Avec une furtive mimique signifiant qu'à l'instar de son interlocuteur, elle aussi est bluffée.

A l'introspectif doué en 3D les images, à la volubile au contact facile la communication et la gestion ? La distribution des rôles n'est pas aussi nette que les contours des tempéraments. "La disposition de nos bureaux en dit long sur notre manière de travailler". Leur logo, 'Antonini + Darmon =', aussi. Installés côte à côte, Laetitia et Tom produisent à quatre mains. Il est vain, disent-ils, de chercher à distribuer phases ou aspects, facettes d'un projet à l'une ou à l'autre.

De Paris à parrain

L'échange constant et l'estime mutuelle qui caractérisent l'association Antonini + Darmon viennent de loin. Ils datent de leur première année d'étude à l'Ecole d'Architecture de Paris Val-de-Seine. "Même promo, même atelier". Les souvenirs sont facétieux. "Au départ, nous avions du mal à concilier nos deux ego", s'amuse Tom Darmon. "Je me souviens que tu étais fringué comme un banlieusard et moi comme une cagole", se remémore Laetitia avec une gouaille sans doute coutumière. Ego ou perfecto, les accros ne prêtent pas à conséquence et les deux étudiants unissent leurs forces à l'occasion de concours, en dehors du cadre universitaire. "Nous nous retrouvions le soir et le week-end", se souviennent-ils.

Où donc la vocation partagée trouve-t-elle racines ? "Je ne sais pas", hésite Tom Darmon. "Je n'ai jamais vraiment réfléchi à la question", déclare pour sa part Laetitia Antonini. "Je n'ai jamais rien envisagé d'autre que l'architecture, c'est d'ailleurs pour ça que j'ai fait un bac scientifique", poursuit-elle. De fait, fille d'une institutrice et d'un architecte, "mon père ne parlait pas archi à la maison mais il me trimbalait à son agence, sur ses chantiers et même parfois lors de présentations de projets en mairie". Si la jeune Laetitia "ne savait même pas qui était Le Corbusier", elle était familière des réalités du métier.

"J'ai toujours aimé dessiner et j'aimais aussi la rigueur de la discipline", précise Laetitia Antonini au fur et à mesure de ses propos. A l'instar de son associée, Tom Darmon rassemble ses souvenirs au fil de la discussion. Pas d'évidence pour lui, qui était avant tout toque et fourneaux. "A l'origine, je voulais devenir chef et faire l'école de Lausanne", raconte-t-il. "J'ai changé d'avis pour l'architecture vers l'âge de 13 ans". Et de proposer plus d'une explication à ce revirement. Pragmatique : "j'avais envie de faire quelque chose de concret plutôt que d'occuper un poste de bureau". Contestataire : "je ne voulais surtout pas faire la même chose que mes parents, ma mère étant professeur d'anglais et mon père directeur d'affaires". Canonique : "j'adorais tout ce qui touche à l'art". Protecteur : "j'aime penser que l'on abrite les gens, qu'on leur confectionne une seconde peau". Introspectif : "les pierres que l'on pose valorisent l'image qu'on a de soi. Bref, l'architecture est un bon moyen pour ceux qui doutent de se rassurer". A écouter Tom Darmon, l'entente avec la confiante Laetitia Antonini prend tout son sens.

Cette dernière était, avant même d'atteindre 18 ans, effectivement animée de plus d'une évidence. "Je savais que je deviendrai architecte et j'étais tout aussi certaine de vouloir faire mes études à Paris et pas ailleurs". Carte scolaire oblige, une adresse de résidence au sein de la capitale était nécessaire. Tenace, elle attendra donc un an après l'obtention du bac avant de s'inscrire à Paris-la-Seine, "le temps de dénicher cette adresse parisienne".

Après avoir salué, pour la deuxième fois ?, une connaissance du quartier, Tom Darmon reprend le fil de leur curriculum vitae. "Au départ, je n'étais pas particulièrement emballé par les concours, c'est Laetitia qui les impulsait mais, en gagnant un puis deux prix, j'y ai pris goût", raconte-t-il. Entre autres lauréats du 3ème prix du concours Cimbéton en 2003, les deux camarades remportent la première place de l'édition 2005 des 'Petites machines à habiter', la compétition organisé par le CAUE 72. "Contrairement aux autres candidats qui s'étaient collés contre le pavillon existant, nous avions choisi de multiplier des modules le long de la parcelle au fur et à mesure des besoins".

Laetitia Antonini et Tom Darmon enchaînent donc concours sur concours jusqu'à l'obtention du DPLG, en 2003 pour lui et 2004 pour elle. Elle fait ensuite ses armes entre autres chez Valode & Pistre tandis que lui se consacre à la production d'images en indépendant. "Six mois après mon diplôme, je débarquais chez Louis Paillard en tant que chef de projet", raconte-t-il. "Un an et demi plus tard, nous décidons de monter notre agence", enchaîne-t-elle. Antonini + Darmon est fondée en 2006.

"Dès la deuxième année d'école, nous savions que nous allions créer notre boîte sans tarder", précise Laetitia Antonini. Pourtant, "nous n'avions aucun réseau dans le milieu. Il ne faut rien craindre mais y aller. Monter une agence c'est du boulot ainsi que de la chance", clame-t-elle. "Et c'est surtout fondé sur des rapports humains", ajoute Tom. Si la persévérance a sans doute permis au duo de percer, la rencontre avec Louis Paillard fut décisive.

"Louis, c'est notre parrain", déclarent les associés sans détours. C'est lui qui a le premier hébergé la structure nouvellement créée au sein de ses locaux. "Il nous a laissé travailler dans un coin", expliquent Laetitia et Tom, reconnaissants. Surtout, l'architecte leur "file du boulot". Dont un projet de lofts à Montreuil - "deux volumes livrés bruts à aménager" - qui n'aboutira pas "mais dont les études ont été payées". Les deux associés ne se découragent pas. "Même les concours perdus forment de belles références", raisonnent-ils.

"Et puis, un jour, Louis nous propose une co-traitance pour un concours de résidence étudiante, 41 logements dans le 13ème arrondissement de Paris. Il nous a dit ça un vendredi, le rendu était prévu mardi". Sans y croire, Laetitia étant absente ce week-end là, Tom planche avec l'architecte. Et, incrédule, remporte le concours. "C'était complètement improbable, gagner un tel projet sans même candidater ; c'est le rêve de toute jeune agence". Un rêve qui deviendra réalité en septembre 2010, date de livraison de la première réalisation, co-réalisation pour être tout à fait exact, d'Antonini + Darmon.

Outre cette première livraison, l'agence Antonini + Darmon est notamment chargée de réaliser 50 logements sociaux au sein de la ZAC Clichy-Batignolles pour la SEMAVIP ainsi que 34 logements, dont 14 réhabilitations, impasse Ramponeau dans 20ème arrondissement de Paris.

Bref, forts d'une estime réciproque comme pierre d'angle et d'un Louis Paillard pour mentor, Antonini et Darmon enchaînent désormais, fait rare pour de jeunes concepteurs, les programmes publics. Ceci expliquant cela ? Les deux associés ne sont pas, malgré leurs candidatures régulières, lauréats des NAJA. "Pourquoi donner les albums à une agence déjà introduite dans la commande publique ?", analyse Laetitia Antonini, dont le compagnon fait partie de la cuvée 2002.

"Voici ce qui nous occupe en ce moment, sans compter les concours"... et les invitations. Sollicitée pour un concours de logements et commerces sur l'île de Nantes, l'agence a par ailleurs été appelée par Bouygues Construction pour participer à une compétition à Euralille. D'ailleurs, la seule exception à son palmarès 'public', les locaux associatifs et culturels de l'Université Paris 7, un PPP sous l'égide de Vinci, est aussi le fruit d'une invitation. Sans doute gâtés, Antonini et Darmon ne sont pas pourris. "Il est important d'être à l'écoute de ses clients", disent-ils. "En fait, il faut savoir être souple sans être malléable", résume Laetitia Antonini.

Less for more

Composé coup sur coup, le book d'Antonini plus Darmon réserve donc "une année très chantier" aux deux architectes. Ce qui n'est pas pour déplaire à Laetitia et Tom, qui se disent, malgré leurs compétences en matière de 3D, partisans d'une architecture "réaliste" plutôt qu'aficionados de la gesticulation des objets. "Nous voulons avant tout travailler dans un cadre urbain et pas sur un objet isolé. Plus on a de contraintes, mieux on se porte", disent-ils. Ainsi, tout en modélisant énormément - "jusqu'à 100 tests par projet" - font-ils constamment des allers-retours entre 3D, croquis et maquette. "Alors que la 3D privilégie un point de vue unique, la maquette nous offre un aperçu de toutes les facettes d'un projet", explique Laetitia Antonini.

Face à la réalité du site, la déférence se manifeste encore. "Nous revendiquons le fait de ne pas avoir d'écriture". Sans doute, le credo est générationnel. "Nous ne voulons pas être 'fashioneux'", insistent les architectes. Echapper aux effets de mode pour créer une architecture contextuelle est, selon eux, fondamental. Laetitia Antonini et Tom Darmon joignent l'architecture à la parole, comme en témoigne la tour associative de l'Université Denis Diderot dans le 13ème arrondissement de Paris, laquelle complète l'angle sud-est de la Halle aux Farines, "notre pépite". Le bâtiment est cerné d'un interstice, délicat retrait "par respect" pour la construction réhabilitée par Nicolas Michelin.

L'aspérité comme les proportions de ce projet, d'une emprise de 17m² au sol pour 550m² SHON répartis sur sept étages, ainsi que sa facture générale - le bâtiment est serti d'une résille "perforée et pliée en aluminium anodisé blanc" - semblent d'inspiration japonaise. "Sanaa fait partie de nos références", confirme Tom Darmon. Soin du détail et évanescence émanent effectivement du portfolio. Less for more. Bref, les pépites d'Antonini et Darmon ressemblent à s'y méprendre à des écrins.

Pour les confectionner, "pas de bidouillages", "peu de stagiaires". Dotés d'un comptable et d'un avocat, Laetitia et Tom aiment s'entourer de collaborateurs expérimentés, dont l'un chargé de candidatures. "Nous préférons employer des gens avec des compétences, quitte à les rémunérer davantage". Pourtant, "être patron n'est pas donné, cela s'apprend", souligne Laetitia. "Elle le fait mieux que moi", rigole Tom. Quand, devant s'absenter pour visiter un appartement, Laetitia Antonini laissera son associé poursuivre seul l'entretien, celui-ci soulignera : "dommage qu'elle ne soit plus là pour répondre avec moi".

Que ce soit au-dessus d'un plan ou d'un café, l'histoire se raconte comme elle se compose, à deux voix, sans équivoque. Joignant gouaille et sérieux, détermination et pétulance, l'alliance Antonini + Darmon aboutit à ce petit quelque chose en plus, zest qui promet aux deux architectes un parcours aussi rose que leurs documents de communication.

Emmanuelle Borne

Lire également notre article 'Tour associative de l'Université Paris 7, un signal dans la ville' et consulter notre album-photos 'Les écrins d'Antonini et Darmon'.

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