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Antoine Weygand : architecte sans compromis sauf, peut-être, pour la moquette

© Cyberarchi 2019

"Le métier d'architecte est un paradoxe : il faut être complètement mégalo et humble". Antoine Weygand, un architecte de 38 ans, entend parvenir à résoudre l'équation. Il en maîtrise déjà, avec lucidité, quelques paramètres. "J'espère qu'un jour on puisse dire que je suis un bon architecte mais, aujourd'hui, j'en suis loin, loin, loin", dit-il. Portrait.

 
 
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Antoine Weygand, malgré son jeune âge, se présente et s'exprime sous le vernis d'une politesse presque désuète. Quel "jeune" architecte rencontre encore un journaliste apprêté comme un Milord en lui donnant du "Cher Monsieur" ? C'est par idéalisme, qu'il qualifie lui-même "d'obsolète", qu'il a décidé, à l'issue des ses études à Versailles et après un an passé aux Etats-Unis (à Champaign-Urbana, près de Chicago), d'aller "apprendre chez les grands maîtres". En quelques années, dont deux passées à Berlin, ceux-là se sont chargés de lui faire virer la cuti. "Eduqué de façon classique et rigoureuse, j'attendais qu'on me dise ce que je devais faire", se souvient-il. "J'avais une conception de la transmission des savoirs qui date un peu ; 'on apprend des anciens', pensais-je, ce n'est pas le cas, ce n'est pas un passage zen".

Un an chez Sir Norman Fosters and Partners, une expérience chez Chemetov et Huidobro, quatre mois à Architecture Studio, un an chez Perrault... Le voilà vacciné. "J'ai halluciné. Ils ont besoin de toi mais l'échange est souvent déséquilibré en leur faveur, les jeunes ont l'impression de se faire avoir. Les plus grands noms ont peur, ils sont vulnérables parce qu'ils sont sensibles. Certains réussissent à avoir un échange plus équilibré (cela dépend de chacun). Mais j'ai trouvé leur attitude mesquine, ça m'a saoulé".

Les Etats-Unis l'ont convaincu qu'il n'avait pas, vis-à-vis de son travail, à avoir d'états d'âme. "Je vais là où ça mord", assure sans honte ce passionné de pêche en eaux vives. Il mènera donc sa barque comme il l'entend et au diable les pisse-froid. "Je sais ce que je veux depuis longtemps", dit-il. "Il s'est battu pour devenir ce qu'il avait envie d'être", assure Aude Borromée, son associée.

Bref un caractère intransigeant sous une affabilité trompeuse. Il a de qui tenir. L'Email est arrivé le 22 juin dernier. "Cher Monsieur, Ce message pour vous dire que mon grand père, Daniel Badani, a rejoint le royaume des cieux....". L'architecte Daniel Badani (agence Badani-Roux-Dorlut), auteur notamment de la préfecture et du palais de justice de Créteil, du monumental hall d'entrée de l'hôpital St Louis et du jardin Tino Rossi de Paris, du Forum du Pont de Sèvres (avec Pierre Vigneron - lire à ce sujet notre article 'Les tours du Pont de Sèvres, tête de pont du Forum' -) à Boulogne-Billancourt et aussi du bâtiment de l´Assemblée nationale de Dakar, était son grand-père. Un homme pas facile à manoeuvrer. Sa fille unique, mariée à un publicitaire qui deviendra assureur, n'en encouragera pas moins ses deux enfants à poursuivre dans cette voie. Le premier se souvient des dessins de structure oranges du Pont de St Cloud qui lui ont donné le goût pour le dessin industriel puis l'architecture ; la seconde est aujourd'hui architecte d'intérieur. Le goût, pas le flambeau. "Il écoutait mais n'écoutait pas, il aidait mais ne m'aidait pas". Antoine fut longtemps tenté de devenir l'architecte Weygand-Badani. C'est d'ailleurs sous ce nom que CyberArchi l'a rencontré pour la première fois. L'association avec Aude Borromée a mis fin à l'indécision. Ce sera Weygand Borromée et Architectes.

Daniel Badani, un architecte sans concessions au caractère difficile, fut décrié (après avoir été encensé) et l'est encore en termes venimeux, pour le Forum du Pont de Sèvres. Là, il avait pourtant, dès les années 70, refusé le dictat du 'tout bagnole' et prévu des appartements pour les handicapés. Son petit-fils, qui eut l'occasion, de façon ponctuelle, de travailler avec lui, a retenu la leçon. "80% de mes confrères se plantent : les architectes ne sont pas Super, c'est le Projet, qui doit être l'expression volumétrique et fonctionnelle issue d'un contexte et de la demande du client, qui compte. Toute l'existence de l'architecture est issue de l'urbanisme, des gens, du programme, il faut savoir ECOUTER ! Il faut à la fois traduire, sans se laisser écraser et extrapoler les contraintes. C'est un métier très difficile car il faut être sociologue, urbaniste, sculpteur, économiste, ingénieur, peintre, que sais-je encore. Le dessin est une conséquence et la construction un truc satellite ; tout le monde peut construire, il n'y a pas besoin de culture architecturale. C'est pourquoi il y a peu de bons architectes, il suffit de circuler le nez en l'air pour voir que les bons bâtiments sont rares". Il paraphrase un 'grand maître' : "Je déteste les architectes qui font de l'architecture, comme un pâtissier qui fait plein de crème pour montrer qu'il sait cuisiner". Pas étonnant qu'il ait du mal à s'entendre avec les confrères en question. Lui met "tout dans la marmite" et procède par soustraction, estimant que tout ce qu'on peut enlever n'a pas sa place. "J'ai une démarche manuelle et sculpturale et, peu à peu, j'y trouve des raisons intellectuelles", dit-il. Son architecture fait la part belle à la lumière, aux couleurs, à la transparence. Il n'a rien à cacher.

Son obstination butée à tailler sa route comme il l'entend semble porter ses fruits. Aujourd'hui, son agence, de cinq à dix personnes selon les cas, se structure - quatre projets en cours de chantier et le concours du Pôle culturel de Vanves récemment gagné - ils emménagent dans 140m² à Montreuil (93). "Si j'avais le temps, je créerai un atelier de charpente métallique", explique-t-il. Il considère être "dans le même bain" avec les entreprises mais pas dans la même baignoire. "La technique et la création architecturale sont deux sciences que l'on doit fusionner", dit-il. A ce titre, ses préférences vont aux agences sachant marier structure et architecture ; il cite Marc Mimram, Santiago Calatrava, notamment. Il a gardé de son séjour chez Foster un goût prononcé pour les maquettes qu'il complète avec des présentations en 3D découvertes il y a plus de 10 ans déjà aux USA.

Le nom Badani n'a jamais été pour lui vecteur de business. Il regrette qu'en France la culture d'entreprise soit inexistante. "Ici, on s'exténue toute une vie pour l'emporter dans la tombe ; les choses existent et puis s'éteignent", dit-il, tandis que son côté franc-tireur se méfie cependant d'une culture d'entreprise qui "écrase la personnalité".

Pour poursuivre sa carrière, il ne se fait pas d'illusions sur les moyens d'y parvenir. "J'ai vu des bluffeurs. Si tu ne bluffes pas, on ne te donnera jamais un gros projet. C'est tout un travail de rassurer les gens. Dans la société d'aujourd'hui, les gens ont peur ; c'est débile, dramatique. Alors, on est obligé de ruser un peu, être souple, écouter et pourtant ne jamais lâcher le projet sinon, peut-être, pour le choix de la moquette", dit-il. Son ambition est désormais de "faire du logement", "de travailler à l'échelle plus intime de l'homme, laquelle vient bien compléter la pensée architecturale liée aux bâtiments publics".

Bref, idéaliste, il l'est encore. Il est gai, entreprenant, a su conserver des aspects de son éducation classique sans pour autant s'inscrire dans des schémas convenus. Mais maintenant qu'on ne lui "marche plus dessus", il est sourcilleux quant à ceux auxquels il fait allégeance ; les grands maîtres sont des leurres, les maîtres d'ouvrage ont toute son attention.

Christophe Leray

Lire également notre article 'Pôle culturel de Vanves, de Antoine Weygand et Aude Borromée' et consulter l'album-photos de son travail en cliquant ici.

Equipe Weygand Borromée & Architectes
Hélène Durand - Henri Marc Benoit - Olivier Braud - Antoine Lacaze - Cristophe Lebesnerais - Nicolas Quellet - Laure Untereiner - Laurent Dupin - Frederic Berruyer - Nicolas Simon.

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