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Alain Moatti et Henri Rivière aux portes de la ville

© Cyberarchi 2019

Alain Moatti, architecte et scénographe et Henri Rivière, architecte et designer, ont décidé d'associer leurs expériences pour fonder leur agence d'architecture et de scénographie en 2001. Depuis et peu à peu, l'architecture en tant que telle prend une part de plus en plus grande par rapport à la scénographie. Portrait de deux architectes courageux et attachants.

 
 
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"L'architecture est la création des lieux imaginaires, nous leur donnons un visage dans la réalité". C'est cette phrase qui accueille le visiteur sur leur site Internet (www.moatti-riviere.com). C'est encore cette phrase, qualifiée de "générique", avec laquelle Henri Rivière engage la conversation fin décembre dernier avec le journaliste dans un café de la place St Sulpice à Paris. On comprendra plus tard que si cette 'théorie', mot mal adapté ici pour des architectes qui se refusent à être des théoriciens de l'architecture, s'est "construite en conscience au fur et à mesure de l'amitié", il s'agit surtout d'une "pratique de vie que l'on applique aux projets".

Titulaire d'un brevet de maîtrise de construction et d'ébénisterie, originaire du Piémont, Henri Rivière cherchait à élargir son horizon. "C'est la rencontre avec des hommes plus qu'une volonté de devenir architecte qui a été primordiale", dit-il. "J'étais ébéniste et, petit à petit, au fil de l'apprentissage de cette matière, je suis passé du meuble à l'intérieur, puis de l'intérieur à l'extérieur et de l'extérieur à la ville ; ce fut une longue progression". Laquelle l'a vu acquérir un diplôme de l'école Camando (qui forme des architectes d'intérieur-designer) puis passer par les agences de Christian Hauvette, Jacob et Mac Farlane, Dusapin et Leclerq, Patrick Bouchin. Une formation d'autodidacte que bien des professionnels pourrait lui envier. Il en a gardé toute la noblesse du mot artisan.

Alain Moatti est aussi disert qu'Henri Rivière est réservé. DPLG depuis 1985, son parcours, également hors des sentiers battus, est tout aussi riche. "Je voulais être metteur en scène d'opéra, la seule oeuvre d'art total : on y trouve de la lumière, des décors, du texte, de la musique, de l'action, etc. L'architecture n'en est pas loin sauf que l'on ne choisit pas les acteurs mais le monde abstrait du théâtre et de l'opéra m'a conduit à me diriger vers une architecture inventive", explique-t-il. C'est d'ailleurs avec des scénographies pour l'opéra de Lyon et des décors de théâtre qu'il a vraiment commencé sa carrière alors qu'il poursuivait encore ses études d'archi.

Il dit être revenu à l'architecture grâce au lien à la matière mais tous deux parlent de "raconter des histoires fortes". "On part d'un texte, d'un mot sur lequel on fabrique une histoire qui va nous permettre de fabriquer un projet qui ira au-delà du texte", disent-ils. C'est ce qui s'est passé en 2001 quand Jean-Paul Gaultier les a choisi pour métamorphoser un hôtel particulier désaffecté en maison de haute couture. "Gaultier voulait un 'lieu où les femmes sont belles' et pendant un mois, nous avons essayé de comprendre ce que cela voulait dire", raconte Alain Moatti. Aujourd'hui, ils savent : "La beauté est un processus, pas un canon esthétique". Il faut rendre grâce ici au flair de Jean-Paul Gaultier d'avoir su faire confiance à l'époque à de jeunes archi / artistes français plutôt que de faire appel à des grands noms, français ou étrangers. Le monde du luxe leur a ensuite ouvert ses portes : ils ont reçu l'an dernier la commande d'un nouveau concept pour les boutiques Yves Saint-Laurent à travers le monde ainsi que celle de la création, sur la Croisette à Cannes, de boutiques de prestige. Ils livreront également en 2008 la Cité internationale de la dentelle et de la mode à Calais.

"Nous ne sommes pas des politiques mais des créateurs, nous ne sommes pas des assembleurs, nous créons de l'imaginaire", reprend Henri Rivière. Alain Moatti, pied-noir d'Algérie, exprime aisément une personnalité sensible, tactile, avec des projets dont, à l'écouter, on pourrait presque sentir le parfum ; Henri Rivière s'appuie sur la force des idées et une volonté d'aboutir plus subtile et nuancée qu'un seul premier contact peut le laisser présager, tous deux trouvant ainsi leur compte dans ce concept de lieu imaginaire. "Les gens arrivent avec des envies, des imaginaires qu'ils ne savent pas mettre en forme dans un espace. Ce débarras qu'ils ont dans la tête, nous allons l'arranger, l'ordonner avec nos préoccupations. Avec la problématique qu'ils nous offrent, il faut que nous fassions un objet inoubliable, transformer le bazar en or. Nous sommes des alchimistes, à nous d'inventer la formule qui permettra d'échapper à ce qu'on avait avant", explique Alain Moatti. "Un client a du mal à porter son propre rêve ; il faut créer une situation humaine qui le permette au client. C'est un moment fort quand nos idées sont portées par ceux-la même pour qui elles sont exprimées", continue Henri Rivière. "Il faut trouver le bon langage, on ne parle pas avec un général [dans le cadre de l'Historial Charles-de-Gaulle aux Invalides] comme avec Jean-Paul Gaultier mais le moment le plus jouissif est quand le maître d'ouvrage commence à reprendre tes mots", souligne à son tour Alain Moatti. "Un lieu où les femmes sont belles"... Ils ont aussi compris que le lieu est plus important encore que le bâtiment lui-même : "Nous cherchons la part manquante", disent-ils.

On est ici au coeur de la pensée Moatti et Rivière. En effet, leur réflexion est la suivante : Quand le client s'approprie les mots et les idées qui portent le projet, ce dernier n'appartient plus aux architectes. Alors, le maître d'ouvrage va commencer à aimer son bâtiment. "S'il l'aime, il va l'entretenir et s'il l'entretient, le bâtiment passera les époques". Ce que Moatti et Rivière appellent "la valeur d'estime". "La valeur d'usage, tu la jettes ; un mixer, on le jette. Entre imaginaire et réalité, c'est toujours l'imaginaire qui l'emporte, mais dans le réel" disent-ils. Le bâtiment permet ainsi de passer du mot au lieu et c'est, pour eux, l'important. "Aucun objet n'est fonctionnel, il a seulement une valeur d'estime. Rien de ce que l'on aime ne raconte la fonction. Il y a quelquefois même des objets inutiles que l'on garde pour leur immense valeur d'estime et on revient sur les lieux que l'on a aimé. La modernité a voulu faire des lieux fonctionnels mais personne n'habite là. Nous cherchons ces lieux que l'on garde comme un trésor".

Ils prennent donc position en s'inscrivant en faux dans le débat entre architecture 'modeste' ou non. "L'architecture modeste n'existe pas car elle est en réalité hyper élitiste, conçue et réalisée par des architectes hyper cultivés, parfois dogmatiques. Mais personne ne veut vivre dans l'ascétisme. Nous cherchons l'inverse, une architecture du vivant, de l'émotion", disent-ils. "L'enjeu est de créer des lieux qui appartiennent à tout le monde et c'est parce qu'ils sont uniques qu'ils appartiennent à tout le monde". Pour préciser encore leur pensée, ils comparent l'objet africain, "qui te touche tout de suite" et l'objet asiate "qu'il faut dix ans pour comprendre" : "Nous cherchons des objets qui parlent immédiatement, tout le temps". C'est ce qui explique que pour "porter l'imaginaire" d'un projet, ils opèrent en amont un travail important sur l'héritage - celui que l'on reçoit, celui que l'on choisit - et sur la compréhension de "ce qui s'est passé ici et que faut-il pour que l'histoire continue et qu'il devienne l'héritage de quelqu'un d'autre?". Ils sont eux-mêmes portés par la conviction que créer jusqu'à l'avant-garde ne peut se faire à partir de la table rase "sinon tu ne fais que des idées et l'on ne peut pas vivre dans des idées. On ne vit pas dans un concept, dans un squelette". En clair, à l'architecture modeste, ils préfèrent "l'architecture de la chair". Ils trouvent d'ailleurs les chantiers "éprouvants" car ils les suivent avec minutie. "C'est pour ça que l'on fait ce métier, c'est une prolongation de l'existant".

Ils maîtrisent désormais parfaitement non sans courage - avec ce mélange étonnant de culture et d'art brut lié à leurs personnalités respectives - l'oeuvre scénarisée, l'aménagement intérieur, la sensualité des matières et leur objectif de créer des "objets uniques" - c'est ainsi que sont nommés leurs projets sur leur site - est largement atteint. De fait, Alain Moatti et Henri Rivière sont parfaitement fondés à s'intituler "les nouveaux artisans de savoir-faire oubliés et des technologies du futur". Mais là est peut-être, à ce jour, la limite de leur argumentaire et leurs intentions. Un bâtiment n'est pas un grand meuble (pour l'écrire rapidement) et ce qui rend leur travail particulièrement captivant est qu'au final, on a le sentiment qu'ils n'en sont qu'au début, non de leur carrière mais de leur métier d'architecte. Au vu de ce qu'ils ont déjà réalisé, il sera sans doute passionnant de les voir s'exprimer dans une plus grande échelle, passer véritablement de l'extérieur à la ville.

Christophe Leray

Lire également nos articles :

>> 'La Grande Halle à Arles, de Alain Moatti et Henri Rivière' ;
>> 'Les lieux imaginaires auxquels Moatti et Rivière donnent un visage dans la réalité' ;
>> 'L'année 2007 de Moatti et Rivière' ;
>> 'Musée Champollion - Les écritures du monde, Figeac (46)'.

Alain Moatti et Henri Rivière aux portes de la ville
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