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Agence TER : savoirs technique et empirique pour une invention sensuelle de l'espace

© Cyberarchi 2019

"C'est la possible lenteur du mouvement qui constitue pour nous un champ d'investigation fantastique ; dans ce qu'elle sous-tend non seulement de ralentissement mais aussi d'accueil, de possible épanchement, de réduction, d'imprégnation", écrit Olivier Philippe*, fondateur avec Henri Bava et Michel Hoessler de l'Agence TER. Portrait d'une agence 'open source'.

 
 
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Olivier Philippe raconte cette anecdote. "Alors que je présentais le projet de Bahreïn**, un étudiant était scandalisé. J'ai expliqué que l'exercice du pouvoir exige des compromis. Bahreïn est un projet social et politique qu'il est souhaitable de réaliser pour plein de raisons, notamment que les bénéfices escomptés sont supérieurs aux dégâts occasionnés à l'environnement. Toute implantation humaine occasionne des dégâts, ils sont bien moindres si l'on s'attèle à une implantation planifié et durable. L'attitude 'Free Willy'/'Il faut sauver la nature', c'est facile à dire d'ici". "Au final, c'est toujours l'homme qui prime", dit-il. Il se souvient avoir utilisé à dessein une phrase brutale et directe, quitte à mettre son audience mal à l'aise, pour rappeler cette évidence : le monde 'naturel' que nous connaissons a été façonné par l'homme.

La présentation officielle de l'agence justifie ainsi cette réussite : "TER opère sur la transformation des espaces en prenant en compte le contexte de l'intervention dans toute sa complexité. Les qualités intrinsèques du lieu, sa programmation possible, mais aussi les données économiques, sociales et politiques qui l'entourent, sont toujours interprétées au sein d'un concept global, quelle que soit l'échelle d'intervention. Cette approche conceptuelle permet de fédérer et d'orienter le devenir du site".

"Orienter le devenir d'un site" est donc assumer pleinement que l'homme modèle son environnement et que le paysage se révèle plus de l'invention que du naturel. "C'est un vrai sujet, une interrogation politique", explique Olivier Philippe. De fait, l'homme "n'oriente" pas le devenir d'un site selon qu'il habite ici ou là et cette seule interrogation, même une fois accepté le postulat d'un paysage essentiellement fabriqué et manipulé par l'homme, renvoie à des racines historiques et culturelles profondes.

"Il y a une confusion entre la notion de nature et celle de paysage, nos paysages sont pourtant essentiellement culturels", dit-il avant de prendre trois exemples pour développer sa pensée.

Exemple 1 : Les Pays-Bas
Il s'agit d'un pays inventé dont la moitié n'existait pas naturellement. Les paysages de polders, très marqués de l'ouest et du sud-ouest habité, correspondent à ce territoire inventé. Du coup, les Hollandais n'ont aucune angoisse par rapport à la notion d'invention car tout peut être, à tout moment, remis en cause. Il y a donc une conséquence culturelle notable sur le peuple qui habite ce territoire fragile.

Exemple 2 : l'Allemagne
"Quand on fait une lecture du territoire allemand, on s'aperçoit que la nature est très présente jusqu'au coeur des grandes villes. L'âme allemande est celle de 'Die Wald' (la forêt) et les Allemands n'expriment aucune crainte ou angoisse par rapport à la nature. Certes, la campagne est très organisée mais elle ne s''est pas constituée par une maîtrise physique, plutôt par une sorte de 'cohabitation positive' entre nature et ce qui ne l'est pas".

Olivier Philippe relève ainsi que, lors d'un projet d'éclairage d'un parc à Berlin, les clients allemands s'étaient étonnés de la volonté de TER de mettre tant de lumière (TER en proposait pourtant peu). En effet, à l'inverse des parcs parisiens clos et abondamment éclairés le soir, les parcs allemands sont toujours ouverts et, au mieux, mis en scène par quelques points lumineux.

Exemple 3 : la France
"L'édification des territoires et des paysages s'est effectuée dans un double mouvement relativement concomitant et lié. D'une part, la nature était considérée comme hostile et il fallait la soumettre et la rendre productive ; d'autre part, l'unification et la centralisation progressive du territoire a nécessité la réalisation de considérables infrastructures à même de rendre opérant le contrôle politique et militaire du pays, tout en offrant une manifestation visible du pouvoir. La maîtrise de la perspective et la soumission de la nature dans les jardins de Le Nôtre ne sont rien moins que la volonté royale de la maîtrise du sol et des sujets et cet héritage marque encore profondément le travail des paysagistes français".

Cette plongée, à travers les paysages, au coeur de l'histoire des civilisations, est profonde puisqu'Olivier Philippe explique les particularités allemandes et nordiques par le fait d'origines païennes ayant résisté plus longtemps au christianisme. "Les paganismes germanique et nordique étaient intimement liés à la nature, le cimetière de Gunnar Asplund à Stockholm offre une étonnante constance du rapport qu'entretiennent ces peuples avec la nature, les tombes sont de simples pierres de format réduit, posées à même le sol au milieu des herbes en sous bois, pas de minéralité ni de symbolique dramatique, le disparu se dissout dans la forêt".

Quant aux territoires ruraux, conclut-il en souriant, "nous (les paysagistes) n'y travaillons pas ou peu et toujours très en amont car ce sont les paysans et le marché qui fabriquent ces paysages". Ce n'est pas le moindre des paradoxes mais au moins cela permet-il de mieux comprendre le sens de leur travail et la notion même de paysage urbain, qui peut être entièrement minéral et d'éviter les confusions dont Olivier Philippe parlait plus haut.

Ce n'est pas encore complètement gagné mais Olivier Philippe et ses associés, depuis 22 ans que l'agence existe, ont été témoins d'une évolution notable. Si la "confusion" entre paysagistes et jardiniers-botanistes n'est plus d'actualité, il se souvient qu'en 1988, il n'y avait pas ou très peu de demande de 'paysagisme' et, en ce cas, "la demande n'était pas formulée très clairement ; les politiques n'avaient pas de vision territoriale autre que l'infrastructure", dit-il. Il peut en parler après avoir été conseil dans une DDE pendant quatre ans.

Selon lui, si les DDE et les ingénieurs des Ponts&Chaussées ont longtemps été si puissants qu'il était difficile de s'opposer à leurs projets c'est, qu'après guerre, le ministère de l'Equipement avait justement pour mission d'équiper la France et d'organiser la continuité territoriale. Il n'y eut, de fait, que très peu d'opposition au 'tout bagnole' avant les années 80, les innombrables voies sur berge du pays en témoignent amplement. Alors que la reconquête des quais à Bordeaux fait aujourd'hui l'unanimité, Olivier Philippe se souvient de l'époque quand on avait "du mal à se faufiler entre les voitures" et qu'il fallait "deviner la splendeur de l'architecture derrière la crasse qui avilissait les façades du XVIIIe siècle".

Si un changement des mentalités s'est révélé possible, c'est simplement, selon lui, parce que la mission confiée aux DDE a été remplie. "Le changement de nom du ministère n'est pas que cosmétique. Le nom MEEDDAT (ministère de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement Durable et de l'Aménagement du territoire) manifeste la fin de cette culture et les priorités différentes d'une politique de l'Etat", estime-t-il. Il note encore que les communes et les villes se dotent désormais de politiques urbaines et paysagères volontaristes. "La politique a fini par rattraper la réalité", se réjouit-il. Une réalité qu'il convient cependant de décoder à l'aune de nos histoires et cultures du XXIème siècle. Ainsi, le paysage d'Arcueil, élégamment transformé par l'Agence TER, propose-t-il une forêt sur un carrefour giratoire et un jardin sur un centre commercial. Ce nouveau paysage urbain, entièrement dédié au bénéfice de l'homme, est fascinant ; les arbres sont de vrais arbres mais il s'agit, au sens propre, d'une pure création.

Alors qu'Henri Bava et Michel Hoessler ont fait leurs études ensemble à l'école nationale supérieure du paysage de Versailles, Olivier Philippe, le plus vieux des trois (né en 1954, il a trois et quatre ans de plus que ses acolytes), a fondé sa vocation et la subtilité de sa construction intellectuelle - il le découvrira plus tard - grâce à une "vision du monde vue du ciel" et "de la mer". "Une chance inouïe", dit-il. Son père travaillait à l'étranger et lui-même eu l'occasion, "très tôt", de prendre l'avion. Il a par ailleurs navigué une quinzaine d'années et reste frappé par les paysages changeants, "à peine reconnaissables", des côtes quand on les découvre en venant de la mer.

Il a donc beaucoup voyagé mais selon deux modes de transport. Le voyage réel que nous venons d'évoquer - il a passé une partie de son enfance en Inde - et le voyage inventé, fantasmé. "Nous suivions mon père avec des atlas, des cartes", dit-il. Enfant, bon dessinateur, il modifiait déjà les cartes marines. Plus tard, en mer, le travail de traçage sur ces cartes lui offre de transformer une passion en savoir-faire. Surtout, il développe ainsi une "double connaissance", celle scientifique de l'ingénieur et celle, empirique, du savoir accumulé "plus ancien, plus sensible et plus proche des choses qui s'intéresse à des phénomènes différents avec des repères différents". "C'est cette double approche - distanciée et proche - que l'on retrouve dans notre métier : on se raconte des histoires à partir de l'aspect abstrait des cartes", dit-il.

Reste un autre élément fondateur. "En voyageant beaucoup, j'étais de nulle part sauf chez mon grand-père qui possédait un grand jardin dont j'adorais l'aider à s'occuper", se souvient-il. La somme des sensations - sonores, odorantes, tactiles, etc. - éprouvée alors a pris plus tard un sens précis. "Je ne savais pas trop quoi faire, j'étais plutôt branché horticulture mais je dessinais...", dit-il. Il étudie à l'Ecole spéciale d'architecture des jardins et du paysage puis, quelque temps, les arts plastiques aux Beaux-arts de Paris où il est "conforté dans l'idée d'un chemin intermédiaire entre nature et art". Idée qu'il formalise au fil des quatre années passées - "une autre grande aventure" - comme chef de projet au bureau des paysages d'Alexandre Chemetoff. Il en retient sa capacité à s'intéresser aux plantes et aux moindres détails dans le cadre d'une vision pointue de la complexité urbaine et des territoires portée par "des interrogations et une grande connaissance de l'architecture". "Baigner là-dedans, c'était miraculeux".

C'est finalement cette volonté de créer un lieu de réflexion dans un système ouvert, sans délimitation préalable des sujets, avec la conviction que de nouvelles interrogations doivent peser plus que le savoir technique, qui a réuni Henri Bava, Michel Hoesler et Olivier Philippe et donné naissance à l'Agence TER. "Il s'agit d'un métier dont les contours sont mal définis. Il s'agit d'ailleurs plutôt d'une façon d'appréhender et de voir les choses plutôt qu'un métier puisqu'on travaille sur toutes les échelles et tous les sujets sans jamais en exclure la dimension socio-politique", explique Olivier Philippe. "Je suis convaincu que la mission sociale est aussi centrale que le devoir environnemental", insiste-il.

Ce qui les rassemble encore est le manque d'appréhension vis-à-vis de l'étranger, dans tous les sens du terme. "Henri est Franco-italo-maltais de Tunisie et Michel, le seul Allemand né à St-Ouen", se marre Olivier. "La dimension multiculturelle est dans les gênes de la création de l'agence", dit-il même s'il concède que "l'exercice est plus facile en Europe". Sous-entendu qu'en Chine. Ils collaborent avec Jacques Ferrier au Pavillon de la France pour l'expo universelle mais furent consultés par les Chinois notamment pour l'aménagement du site de Xi-an. C'est là que leur souplesse intellectuelle s'est révélée être un atout.

En effet, une opposition sourde divise les paysagistes autour des concepts "d'aménagement" et "d'invention". Or, de part leur histoire et sensibilité, les trois associés ne sont pas dogmatiques et s'appuient selon les contextes sur les concepts qui leur semblent appropriés. Ainsi, bien qu'Olivier Philippe assure qu'il n'y avait pas, à Xi-an, "36 postures possibles", l'Agence TER avait cependant envisagé trois scénarii : une reconstitution ("ce n'est pas notre rôle et c'était impossible faute de documents historiques probants") ; l'invention d'un faux (indéfendable) ; un travail sur la symbolique afin de définir une nouvelle modernité qui offre un usage contemporain sans se substituer au lieu d'origine.

C'est cette diversité des modes d'entrée dans un projet quel qu'en soit le lieu - "mais il y a toujours un langage commun et universel : le nom des plantes en latin", souligne Michel - qui leur permet d'articuler cette notion de "système ouvert" ou "d'oeuvre ouverte" qui guide leur recherche. "Il faut toujours combattre sa propre tendance à vouloir tout faire", précise Olivier. "Nous essayons, de plus en plus, de nous appuyer sur une base imaginaire", ajoute Michel. "Il faut de la poésie, quelle qu'elle soit", conclut Olivier. Dubaï est ainsi "une totale invention".

Les architectes qu'ils sont amenés à rencontrer ont parfois "quelques difficultés" avec les paysagistes qui ne peuvent envisager de 'verdir' des projets. "Certains architectes ont une vision tronquée de notre métier, le paysagiste devenant celui qui 'connaît les plantes' ou au mieux s'occupe du 'vivant'. Nous sommes convaincus que les cultures du paysage et de l'architecture, dans leurs manières d'appréhender l'urbanisme et le territoire ne sont pas les mêmes, qu'il s'agit de deux champs de compétence et de modes d'investigation qu'il faut confronter".

Nombre d'architectes reprochent également aux paysagistes de demander une trop grosse part des honoraires alors que leur responsabilité est loin d'être engagée comme celle de l'architecte. Olivier Philippe sourit. "Les architectes prétendent disposer de tous les leviers mais c'est le contexte qui doit dicter le rôle des uns et des autres. Cela dit, si plein de confrères se plaignent des architectes, nous avons toujours pu, à quelques exceptions près, nous interroger et développer une approche singulière en collaboration avec les architectes, qu'ils soient mandataires ou non".

Dernier sujet mais non des moindres, comment, dans leur métier, envisagent-ils les transformations dues au changement climatique ? "Dans un futur proche, le manque d'eau et de main d'oeuvre offre le potentiel de nouvelles typologies d'espaces liées à de nouveaux modes de gestion tandis qu'une pénurie de maintenance et de ressources financières peut être source de nouvelles esthétiques", offre Olivier Philippe. Mais, constate-il, le réchauffement de la planète a d'ores et déjà des impacts concrets. La ville de Dublin, pour laquelle l'agence TER travaille sur les berges d'un canal historique, n'autorise plus désormais de pomper le réseau d'eau pour un usage dans l'espace public ; Londres a besoin d'une usine de désalinisation et pourtant "la pluviométrie est suffisante à Londres".

Olivier Philippe assure que la "catastrophe arrivera forcément" mais se veut confiant. "Nous sommes passés d'une économie basée sur la croissance et l'accumulation de biens à une idée de réduction des consommations, les politiques et les industriels s'y mettent, un autre monde est donc possible", estime-t-il.

Il croit donc, dans le futur, à la capacité intacte de l'homme de continuer d'inventer ses paysages, seules les contraintes techniques auront changé. Et ces contraintes techniques, "on les plie pour qu'elles deviennent un spectacle plutôt qu'un obstacle".

Christophe Leray

Lire également notre article 'A Arcueil (94), l'Agence TER invente une histoire naturelle' et consulter notre album-photos 'L'agence TER invente en tous lieux'.

* Territoires, de Henri Bava, Michel Hoessler et Olivier Philippe et Lisa Diedrich ; Editeur : Birkhäuser ; Format : 24cmx30cm ; 200 pages ; Relié ; Quadri ; Prix : 59,90 euros

** Projet d'une ville nouvelle de 130.000 habitants dont le concours a été emporté en octobre 2002 par un groupement constitué des sociétés suivantes : 'UP' Management (Jean-Paul Lebas) pour le management du projet ; AMA (Thierry Melot) et SCAU (Michel Macary et Xavier Menu) pour l'urbanisme ; SOGREAH pour les études d'impact sur l'environnement, les réseaux d'eau et la réutilisation des eaux usées pour l'irrigation ; SETEC-Routes électricité téléphone ; THALES E.& C. pour l'ingénierie ; L'Agence TER (Olivier Philippe) pour le paysage.

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