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A Compiègne, Jean-Jacques Raynaud au carrefour de l'histoire et de la mémoire

© Cyberarchi 2014

"Il y a des limites à la représentation, l'approche au plus près des choses passe forcément par l'imaginaire", explique Jean-Jacques Raynaud. Le Mémorial de l'internement et de la déportation de Compiègne, inauguré au printemps dernier, illustre ce principe. Sur ce sujet pas facile, l'architecte et son équipe ont réalisé un travail sensible, distancié et porteur de sens.

 
 
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Les rares visiteurs de ce matin gris de novembre se penchent sur le mur des noms. Ils y trouvent leur nom de famille. Le journaliste en fait autant, y trouve le sien. L'architecte Jean-Jacques Raynaud explique qu'il y avait une ségrégation au sein du camp entre prisonniers politiques, prisonniers étrangers et internés juifs et que la ségrégation commence souvent avec des listes. Aussi, là, ils y sont tous, 45.000 noms, de toutes origines, classés par ordre alphabétique. C'est à travers ce mur en verre, dont la transparence est floutée par la typo des milliers de nom, qu'est d'abord perçu le Mémorial et, à travers lui, ce que fut le camp.

On ne peut y entrer directement. Le parcours impose de passer par l'accueil. Là, face au comptoir d'accueil, une autre liste, un 'générique'. Déjà dans le train, Jean-Jacques Raynaud avait prévenu, ce furent ses premiers mots. "Il est important de citer tout le monde dans un projet d'architecture. Un projet d'architecture est aussi une création collective. Avec d'autres partenaires, le projet n'a pas la même gueule", dit-il. Et, pour le coup, en noir sur un panneau blanc, chacun ayant participé au projet est cité, du sénateur-maire de Compiègne jusqu'à l'aide au camion leveur et aux apprentis. C'est ce qu'il appelle "prendre le contrepied de la logique des listes et, simultanément, reconnaitre la réalité du processus de création et de construction d'un tel édifice".

Rappel historique : Caserne construite en 1913, le camp de Royallieu a été utilisé comme camp d'internement et de transit par l'armée allemande de juin 1941 à septembre 1944. Pendant cette période, 45.000 personnes y ont été internées dont 39.559 ont été déportées vers les camps de concentration et d'extermination nazis. A nouveau utilisé comme caserne par l'armée française, le site a été libéré en 1993. Sur les vingt hectares initiaux, la Ville de Compiègne, maitre d'ouvrage, en a réservé deux pour la création d'un Mémorial de l'internement et de la déportation. Dans cette partie de l'ancien camp, chargée d'histoire et que l'histoire avait recouvert, transformé, aménagé puis abandonné, il restait trois des bâtiments de casernement initiaux, une petite chapelle des années 70 et un tunnel d'évasion, découvert lors de la démolition d'un bâtiment annexe.

Il est évident que quiconque suit le parcours historique tel qu'il a été conçu en ressort bouleversé, une émotion citoyenne avec laquelle l'architecte devait pourtant garder une distance, ne serait-ce que pour pouvoir réfléchir, avec son équipe, au projet lui-même. "La reconstitution n'est pas possible ; par exemple, cela n'a pas de sens de reconstituer ce qui se passait dans les wagons où étaient entassés les déportés", dit-il. "Et, s'il y a des limites à la représentation, les traces sont un bon support pour l'imaginaire. Donc, a priori, je m'attache à la moindre trace".

Jean-Jacques Raynaud a découvert le site alors que les démolisseurs étaient encore en train de purger le terrain et les anciennes fondations, dont la terre venait d'être retournée, formaient une quarantaine de rectangles dans le paysage. Traces éphémères de la totalité des bâtiments du camp, vouées à disparaître au moment même où elles apparaissaient. "Par définition, la mémoire est quelque chose de subjectif, plus ou moins, elle est souvenir, vécu, revivifié. L'histoire est une élaboration intellectuelle. Ici, nous étions dans le registre simultané de l'histoire et de la mémoire, avec un passé toujours présent et des acteurs toujours vivants", dit-il.

Sa première sensation se révélera être la bonne : c'est tout le site qui doit être un "objet de mémoire et d'histoire" et c'est à travers lui que sera présenté l'internement et la déportation. Un parti pris d'autant plus pertinent qu'il ne pouvait, par exemple, évidemment pas transporter dans le bâtiment le tunnel d'évasion. Lequel, en revanche, était par définition une oeuvre de transgression vis-à-vis de la routine du camp et son "potentiel imaginaire" s'inscrivait, lui, dans la logique du trajet conçu par l'architecte. "Pour voir l'objet, je le mets à distance, je le cadre", dit-il. Ce qu'il appelle une "distance réflexive".

Ce qu'il fit pour le tunnel, ce qu'il fit pour le lieu lui-même avec la nouvelle façade. Ce qu'il fit enfin en transformant les bâtiments conservés à la fois en tant que lieux d'exposition et objets exposés. "Les couches historiques les plus récentes ont été dégagées à la recherche des différentes traces de l'histoire du lieu à travers le XXe siècle, les carrelages et linos ont été enlevés dégageant les bétons bruts d'origine que foulaient les internés, les faux-plafonds des années 70 ont été démontés montrant les plafonds en plâtre des chambrées, les peintures récentes ont été grattées, dégageant et exposant les différentes couches de matières, de couleurs et de décors qui racontent l'histoire de ce site, les revêtements de bitume des voiries ont été décollés mettant à jour les voies caillouteuses d'avant guerre... Il s'agissait plus de mettre en scène la stratification de l'histoire que de chercher à restituer ou reconstituer une époque. Et c'est sur cette matière historique que sont rapportés les différents dispositifs scénographiques qui retracent l'histoire du lieu", écrit-il.

"Le camp de Royallieu n'avait pas de façade, il avait une clôture l'isolant de l'environnement, le retranchant de la ville. Si la clôture isole, la façade représente, elle identifie. La nouvelle institution avait besoin d'une façade, d'un visage correspondant à la nouvelle destination du site, face à la ville et à la société des hommes, une façade qui soit une forme de cadrage, de mise à distance et de mise en scène du lieu, une façade qui soit aussi un seuil et une préparation à la visite, regroupant les différentes fonctions d'accueil", écrit-il encore.

Cette façade, édifiée sur les traces de la double clôture du camp, est constituée de deux plans de béton blanc, décalés l'un par rapport à l'autre et dans lesquels s'inscrivent des fenêtres sur le site. Jean-Jacques Raynaud tenait à exprimer la violence de l'internement directement dans la matière. En guise de quoi, sur 200m, la surface du mur extérieur a été éclatée au marteau-piqueur, afin de "mettre à vif la matérialité du béton et les agrégats de marbre blanc qui le constitue".

Cette façade, neuve, est donc celle du Mémorial. Mais l'architecte est parvenu à la rattacher à toute l'histoire du lieu, à l'histoire tout court. En effet, à une extrémité du site se trouve un monument à la mémoire des victimes du nazisme édifié dans les années 70. Mais en se promenant autour du site, Jean-Jacques Raynaud avait découvert un autre monument, à la mémoire des soldats de la première guerre mondiale. Monument qu'il a fait déplacer à l'autre extrémité de la façade, près de l'entrée. "Le Mémorial relie, dans une même séquence urbaine d'histoire et de mémoire, deux évènements historiques majeurs dans l'histoire du siècle : la signature de l'armistice de 1918 et celle de l'armistice de 1940 à Rethondes, dans la forêt de Compiègne", explique-t-il. Ce lien historique sert également de mise en perspective dans la première salle du parcours de la visite.

Cette façade a par ailleurs permis la construction du bâtiment d'accueil, lequel permet d'extraire toutes les fonctions triviales (accueil, toilettes, etc.) du Mémorial lui-même. A noter, d'ailleurs, que ni ce bâtiment, ni celui protégeant le tunnel d'évasion n'étaient prévus dans le programme et dans le concours. Et c'est bien à mettre au crédit de l'équipe de maitrise d'oeuvre puisqu'ils ont été conçus et construits dans le prix imparti, sans dépassement.

Comment comprendre que le Mémorial n'est qu'une petite partie du camp d'internement de Royallieu ? C'était l'une des obsessions de Jean-Jacques Raynaud, que nul ne puisse dire "j'ai vu le camp". Aussi, sur les franges du Mémorial, à la coupure de chacune des voies intérieures de l'ancien camp, se trouve un plan datant de l'époque, imprimé sur une plaque de verre sur laquelle l'enceinte du Mémorial et donc le visiteur lui-même, sont replacés dans l'emprise du camp initial. C'est simple et d'une terrible efficacité.

Le jardin de la mémoire utilise un procédé similaire. Des témoignages sont inscrits sur les stèles de verre, d'autres sortent directement de fauteuils métalliques spécialement conçus entourés de cubes de béton dans lesquels ont été inclus des matériaux de démolition. Ainsi, alors même que le lieu est quasi vide, un murmure de voix accompagne la visite et emplit l'espace, rappelant qu'une multitude de gens se sont croisés et entassés ici.

Sur le livre d'or du mémorial, les témoignages des visiteurs sont poignants. Il en est un cependant qui exprime une autre stupeur. "Ayant fait mon service militaire ici, je suis TRES surpris que l'armée ne nous ait jamais parlé de la portée symbolique de l'endroit (je ne l'ai su que bien plus tard)", écrit A.G.

Jean-Jacques Raynaud souhaitait que l'histoire plus large du lieu soit le vecteur de l'histoire particulière de l'internement et de la déportation. Il y est visiblement parvenu.

Christophe Leray

Lire également nos articles :
>> 'Les enjeux historiques, par Christian Delage, historien' ;
>> 'Le scénario de visite, par Bruno Badiche, LM communiquer et Jean-Jacques Raynaud'.

Consulter notre album-photo 'Mémorial de l'internement et de la déportation, camp de Royallieu (60)'.

Ainsi que, ci-dessous, la fiche technique et le générique du projet.

Fiche technique

Mémorial de l'internement et de la déportation - Compiègne

Surfaces
>> surface du camp d'internement : 20 hectares ;
>> surface du site consacré au Mémorial : 2 hectares ;
>> nombre de bâtiments du camp d'internement : 24 bâtiments de casernement et 40 bâtiments annexes ;
>> nombre de bâtiments conservés : 3 bâtiments de casernement ainsi qu'une petite chapelle datant des années 70. Sur les 3 bâtiments existants, 2 sont aménagés pour la création du Mémorial, le 3eme devant faire l'objet d'aménagements ultérieurs pour la création de salles de conférences, projection, animation... ;
>> surface d'un bâtiment existant : 920m² HO ;
>> surface d'exposition permanente : 1.170m² utiles, compris l'abri du tunnel d'évasion ;
>> surface de la salle d'exposition temporaire : 270m² utiles ;
>> surface des bureaux du Mémorial : 170m² utiles ;
>> surface du bâtiment d'accueil : 450m² utiles.

Coût
Cout (prévisionnel et constaté) : 4M€HT valeur octobre 2005, comprenant tous les travaux de bâtiment, jardin et aménagements extérieurs, aménagements scénographiques intérieurs et extérieurs, réalisations et productions audiovisuelles.

Principaux repères historiques
>> 1913 : construction d'une caserne militaire, utilisée comme hôpital militaire pendant la première guerre mondiale ;
>> 1919-1939 : caserne militaire de l'armée française ;
>> 1939-1940 : hôpital militaire ;
>> 1941-1944 : camp d'internement et de transit de l'armée allemande : Pendant cette période 45.000 personnes y ont été internées dont 39.559 ont été déportés vers les camps de concentration et d'extermination nazis ;
>> 1945-1997 : le camp est à nouveau utilisé par l'armée française comme caserne militaire.

Calendrier de réalisation
>> mai 2005 : lancement de la consultation de maitrise d'oeuvre du Mémorial ;
>> février 2006 : désignation de l'équipe lauréate ;
>> avril 2007 : début des travaux ;
>> février 2008 : inauguration et ouverture au public.

Générique

Maitrise d'ouvrage : Ville de Compiègne

Partenaires de la maitrise d'ouvrage
Ministère de la défense - Conseil régional de Picardie - Conseil général de l'Oise - Fondation pour la Mémoire de la Déportation - Fondation du Patrimoine - Caisse des dépôts et consignation

Assistants et conseils de la maitrise d'ouvrage
>> Fondation pour la Mémoire de la Déportation ;
>> Les clés du patrimoine, programmistes ;
>> Christian Delage, historien et réalisateur, chargé de l'élaboration du parcours historique ;
>> Beate Husser, historienne, auteur d'une histoire du camp de Royallieu ;
>> Service départemental d'archéologie
>> Conservare, conservation et restauration des objets, conseil en Conservation Préventive ;
>> Apave, bureau de contrôle technique ;
>> Becs, bureau sécurité protection santé ;
>> Heymann, Renoult Associées, communication, relations presse ;
>> Benoit Fougeirol, photographe.

Maitrise d'oeuvre
>> Jean-Jacques Raynaud, architecte et muséographe avec Alain Van Co et David Cote ;
>> Siretec, bureau d'études techniques ;
>> Malice Images, conception et réalisation de la scénographie audiovisuelle ;
>> LM communiquer, graphistes ;
>> Raymond Belle, éclairagiste ;
>> LTA. économistes
>> AVLS, acousticiens ;
>> Paysage et Lumière, paysagistes ;
>> Didier Ghislain, perspectives.

Entreprises
>> Veillard : démolitions ;
>> Sotramiante, désamiantage du site ;
>> Sogea, gros oeuvre et mandataire charpente et second oeuvre bâtiment avec Becip, bureau d'études techniques. Cemex, fabrication des bétons. Perrin, charpente métallique. Concept alu, façades vitrées et mobilier en verre. Techni isol, faux-plafonds, cloisons et doublages isolants. Macip, menuiseries bois. Imper étanchéité, étanchéité et bardages. Asticc, métallerie. Crete, couverture. Ecodallages, dallages béton. Rs2a, ponçage et traitement de surface des bétons. Sprid, peintures et sols collés. Express vitrerie. Pss, traitement anti graffitis. Faria, carrelages
>> Sedd et Axians, Electricité, Courants forts, Courants faibles, Systèmes audiovisuels ;
>> Coudert, chauffage et plomberie ;
>> Eurovia, agence de Compiègne, voirie et réseaux divers ;
>> Loiseleur, plantations ;
>> Arcoa, dégagement des peintures existantes ;
>> Trouvé, traitement des peintures existantes ;
>> Sigma Systems, frises historiées et signalétique ;
>> De Leew SAS, mobiliers métalliques ;
>> Copeaux et Salmon, mobiliers bois ;
>> Ineo Rno, éclairage extérieur ;
>> Sidonie, production entretiens filmés ;
>> Riff International, productions audiovisuelles ;
>> Phares et balises, montages audiovisuels ;
>> Ophrys, audioguides ;
>> Mobidium, dispositifs interactifs ;
>> Stoquart, traductions.

Sources audiovisuelles et archives
Fondation pour la mémoire de la déportation - Mémorial de la Shoah - Musée de la Résistance Nationale - Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes - Bureau des archives des victimes des conflits contemporains - Kilaohm productions

Photographies : Benoît Fougeirol

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