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Hans Lefèvre conçoit et organise un équilibre entre prostitution et morale

‘Pratique indigne pour les uns, mal nécessaire pour les autres, la prostitution, qualifiée à juste titre du 'plus vieux métier du monde', est devenue aujourd’hui un phénomène de société qui fait débat’. Le diplôme de Hans Lefèvre propose d'apaiser les tensions entre exigences de liberté et de sécurité d'une part, impératifs urbains et commerciaux de l'autre. Convaincant.

publié le 10/01/2008

La France est ‘abolitionniste’, c’est à dire en faveur de ‘l’abolition du réglementarisme’ du système des maisons closes placées sous le contrôle de la police et des médecins. La vision du passé à l’ère des bordels ramène pour d'aucuns une nostalgie de soirées festives et d’échanges libres, mais elle correspond aussi pour d’autres, à l’abattage des filles, contraintes à faire plus de 80 passes par jour. Dénoncée en tant qu’esclavage, la prostitution réglementée meurt en 1946, sous la loi Marthe Richard qui sera confirmée trois ans après par la Convention des Nations Unis de 1949 pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui.

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Ainsi la France, sous le régime abolitionniste, officiellement depuis sa ratification en 1960, doit, selon la Convention, prendre toutes les mesures appropriées, y compris des dispositions législatives, pour supprimer sous toutes leurs formes, le trafic et l’exploitation des êtres humains.

L’Etat, considérant les personnes prostituées comme victimes, tolère la prostitution mais condamne fermement toute forme de proxénétisme. Or, certaines mesures prises par le Ministère de l’Intérieur amènent à une incohérence avec les textes des Nations Unies. Ne pouvant interdire l’activité, elles condamnent néanmoins les traits qui la définissent et visent directement les professionnel(le)s du sexe ; en outre, la loi de 2003 justifiant la répression pour racolage passif trouve son soutien sous diverses amendes répétées.

Depuis quelques années, la prostitution change de visage et devient une classe à part entière. Bien qu’une grande partie du phénomène soit souvent tenue par des réseaux mafieux, il existe aussi une population qui revendique son statut et demande la reconnaissance de sa profession. Souvent censuré(e)s par les mouvements moralistes, pour leur discours non politiquement correct, ces prostitué(e)s sont considéré(e)s comme victimes et leur condition ne peut leur donner la parole... L’Etat, malgré sa tolérance, évite le débat, préférant appliquer une politique de ‘nettoyage’ qui balaye le problème aux périphéries des villes, effaçant toute visibilité pour la société, en oubliant les conditions dangereuses des prostitué(e)s repoussé(e)s dans les zones éloignées.

De nombreux sondages signalent que plus de la moitié des Français se déclarent contre la prostitution dans certains quartiers mais ne sont pas pour autant favorables à la condamnation pénale des prostitué(e)s et des clients. Aussi, ils se disent pour la réouverture des maisons closes et estiment que la prostitution est un "mal nécessaire" dont la pratique doit demeurer hors de la vue du public... Or sur ce point, l’Etat, les collectifs féministes et les prostitué(e)s ne veulent pas d’un retour de ces établissements car ce serait revenir au réglementarisme et cautionner le retour du proxénétisme.

Par ailleurs, les mouvements moralistes dénient à celles et ceux qui revendiquent le droit de se prostituer la liberté de disposer de leur corps et demandent l’éradication de toute prostitution, décision prohibitionniste qui réduit les prostitué(e)s non plus comme victimes mais comme délinquant(e)s. La situation actuelle est ainsi instable et, à défaut de ne trouver de solutions répondant à toutes attentes, les principaux acteurs subissent les décisions législatives qui les stigmatisent de plus en plus dans la violence. Repoussés dans les zones à l'abri de tout regard, les conditions ne font qu'accroître le fossé entre la connaissance du problème et la tolérance.

Le diplôme intervient donc à ce stade en proposant une alternative ; une architecture spécifique s'intégrant dans le paysage urbain et offrant un lieu (sécurité, contrôle, solidarité...) dédié aux professionnel(le)s du sexe. L’objectif est d’apporter une nouvelle réponse aux besoins et règlements actuels. Le projet apporte une architecture significative, symbolique et discrète, jouant sur plusieurs domaines tels que le rapport jour/nuit, les séquences, les perspectives, etc. Il permet aussi de répondre à l’organisation possible d’un équipement dédié au commerce vénal pouvant accueillir les prostitué(e)s sous le statut de coopérative, s’inspirant des différents lieux qui composent la prostitution aujourd’hui. Cette proposition cherche à trouver la fusion entre le monde de la prostitution et la civilisation actuelle, entre la mise en scène d'un univers fantasmagorique et la volonté moraliste de faire disparaître les attributs visibles.

Répondre à cette problématique demandait, comme beaucoup de thèmes tels que la religion, la mort..., un travail en amont sur cet univers secret. Certains projets d’architecture répondent malheureusement au sujet par une application catégorique d’idées préconçues. La valeur de la recherche et de la force du concept architectural disparaît souvent et ne laisse que l’égo du concepteur s’exprimer. L’architecture est un Art, au même titre que la musique, la peinture, la sculpture, le stylisme, etc. et elle doit puiser à travers ces références voisines pour apporter toute sa richesse. Le sujet de la prostitution démontre cette importance de l’interprétation d’un univers uniquement après avoir analysé et compris son histoire, ses acteurs, son langage, etc. L’intégration d’une architecture ne tient pas alors seulement de son paysage, de sa hauteur, de ses couleurs mais elle fusionne dans un contexte.

La prostitution doit trouver sa place juridiquement comme géographiquement ; la question de son intégration devient un élément important dans l’élaboration du projet. Cet univers de fantasmes recherchés impose aussi la mise en scène, le parcours, le décor, la surprise et développe le jeu de séquences, de perspectives, de lumières... à travers une organisation particulière.

La prostitution, au-delà de la relation finale que l’on sait, développe un vocabulaire identifiable par une série d’éléments permettant une reconnaissance de l’activité. La lumière, la couleur, la matière font ainsi partie d’un jeu théâtral favorisant la transposition du spectateur vers un univers différent. Mais la notion la plus importante tient dans la progression, dans l’accompagnement du spectateur à franchir le pas... et de passer d’un monde réel à un monde fantasmagorique. Le parcours et l’évolution développent l’imagination de ce qui va se passer ; et bon nombre de clients détaillent leurs sensations sur cette partie, considérant que le coït final n’est pas si exceptionnel après tout.

De là vient l’image de l’escalier qui symbolise véritablement ce parcours étape par étape où chaque marche accélère le battement cardiaque. Dans de nombreux lieux, le franchissement des deux univers ne tient qu’à un simple rideau, ridiculisant l’univers pornographique ou prostitutionnel jusqu’à se cacher et justifiant ce caractère de vice, ‘glauque’ et amoral décrit par les citadins.

Paris fut choisi comme lieu du projet parmi Strasbourg pour sa situation européenne et Nice pour sa vie nocturne. La capitale offrait, au-delà de l’image d’Epinal de la ‘cité de l’amour’ depuis les années folles, la problématique de différents secteurs en centre urbain ou en périphérie. Le choix s’est porté sur la Rue Saint-Denis : son histoire, sa localisation, son état actuel correspondent au retour des lieux de plaisir. Bien que la majeure partie de la prostitution se concentre en bordure parisienne, elle reste un lieu distinct par sa présence en centre ville et sa qualité d’activités mixtes.

Cependant, elle présente une désaffection à certains endroits, soulevant ainsi le problème de la cohabitation. Elle est un couloir et cela contribue au côté sordide par cette confusion entre la chaussée et les trottoirs. Elle manque de lisibilité et de continuité urbaine : aspect dégradé des revêtements de sols et de façades, éparpillement du mobilier urbain. Le caractère promenade disparaît et retire toute appropriation de la rue. Les commerces du quartier se sont transformés pour s'adapter à leur clientèle, qui est constituée à 95% de gens de passage, en s'orientant de plus en plus vers de la fripe ou des restaurants bon marché. Cette évolution crée elle-même une spirale qui attire toujours plus ce type de clientèle et contribue à la dégradation de la qualité des commerces du quartier.

L’arrivée de nouveaux habitants, si elle se fait de façon conjointe avec une amélioration de l’aspect physique du quartier, contribuera nécessairement à accroître la qualité et la diversité des commerces. Par ailleurs, il est tout à fait illusoire d’espérer faire disparaître le commerce érotique de ce quartier, alors qu’il y est implanté depuis des siècles. La requalification de cette rue pourrait servir de vitrine, un quartier vivant et plein d’habitants en plein coeur de Paris, en référence à la réhabilitation du quartier du Marais.

C’est donc à travers le vocabulaire développé tout au long de l’analyse et le fruit d’une réflexion historique, sociologique, phénoménologique, sémantique qu’est établie une charte pour recréer cette partie de rue en un lieu dynamique, coloré, vivant, lumineux dans une harmonie sociale.

Le fil conducteur du projet, regroupant l’ensemble du vocabulaire prostitutionnel, est apporté par la traduction architecturale d’une séquence musicale en séquence urbaine en référence entre autres, aux travaux de Iannis Xénakis. ‘Flawless’, de George Michael, fut retenue comme musique pour établir le projet. Découverte lors du concert effectué à Paris au Stade de France en 2006, elle illustrait une conclusion de cette recherche, l’analyse du monde de la prostitution à travers ses couleurs, son dynamisme, ses séquences, ses lumières, ses rythmes...

Ainsi, le parcours du spectateur s’inspirant de cette partition amène cette progression sensorielle recherchée par les clients, dès le secteur public vers le lieu intime. Aussi, le projet se développe à plusieurs échelles, de l’espace urbain au mobilier. La portion de rue sélectionnée intègre un ensemble d’éléments transposant le spectateur dans un lieu différent. Bancs, lampadaires, bandes ralentisseurs, végétation... participent à l’élaboration du parcours. Ces éléments suivent alors une règle de composition musicale : basse, rythmes, voix, samples, etc. à l'échelle humaine où le déplacement du spectateur devient l'élément sine qua non de la lecture du lieu.

Le projet veut requalifier cette partie de rue en lieu dynamique en évitant une ghettoïsation par une mixité sociale et commerciale. L’ensemble collabore dans un milieu ouvert, polychromique et abstrait cherchant à se défaire de l’image figurative ‘kitsch’ souvent utilisée comme réponse systématique des lieux vénaux actuels.

Indiquer sans montrer. La problématique tient dans l’équilibre entre les deux univers. Conscient qu’il n’est pas possible d’exhiber l’activité, le projet se réfère à certaines astuces employées dans l’histoire de la prostitution. Plusieurs éléments signalent ainsi alors dans une seconde lecture les espaces spécifiques par une identification particulières entre autres : les spots de sol encastrés (colorés selon le type de service) éparpillés, qui viennent se concentrer à l’entrée des lieux. Les seuils des passages où l’activité vénale exercée est identifiée par la présence de panneaux translucides sérigraphiés. Leurs dispositions signalent, tout en ne dévoilant l’intérieur qu’au fur et à mesure que l’on entre dans le passage... Cette approche stratifiée de la découverte progressive permet de plus de protéger la vue de l’espace public, sans avoir recours à un ‘cache’ tel que le rideau...

La rue devient un lieu aéré et cinématique. Sa lecture d’origine, froide par ses trottoirs et sa voirie, disparaît au profit d’une voie semi piétonne, où la circulation automobile est filtrée par des bornes d’entrée autorisant principalement la livraison pour les commerces sur des zones à 30km/h.

La prostitution est un monde d’illusion, d’imagination, de transposition vers un autre univers. Aussi, la vision de la rue se transforme la nuit, offrant un spectacle d’interprétation. L’éclairage général de la rue transgresse les codes pour jouer sur la perte de repères et la disparition d’éléments : certains mobiliers urbains s’illuminent (borne signalétique), la végétation change de couleur, la luminosité ambiante provient du sol, etc. Cette mise en scène cherche à stimuler le spectateur en se référant aux différents travaux d’Op’Art, du Spatiodynamisme, de Space Writting, etc.

Le parcours se poursuit en entrée dans l’un des passages réservés à l’activité vénale. Toujours en référence au tempo d’une séquence musicale, l’entrée se fait très sourde, pesante, un instant confinée, qui prépare l’effet de surprise de la galerie. Ce lieu semi-public conserve le principe de vitrine employée à Bruxelles ou à Amsterdam. Mais sa particularité offre aux spectateurs l’anonymat recherché, par la luminosité faible provenant principalement des vitrines. Marquant l’effet répétitif, le couloir est accompagné par une succession de cadres lumineux. Ils se reflètent sur un espace brillant noir pour venir marquer une perspective virtuelle tridimensionnelle.

Chaque vitrine est un espace privatif. Organisé comme un studio en duplex, il contient entre autres un petit salon où la travailleuse se présente, une kitchenette, un rangement et une chambre à l’étage avec salle de bain. Le projet reprend par ailleurs les différentes techniques de sécurité : cellule de police à proximité, sonnette d’alarme dans chaque pièce, accès sécurisé par code... Le client s’avance vers la vitrine pour communiquer puis rentre une fois le marché accepté. Le croisement de clients n’étant pas accepté, une issue par l’arrière sur un couloir plus sombre dirige la personne vers une sortie.

Parmi les différentes boutiques, restaurants, ateliers, les commerces vénaux s’intègrent en acceptant la sobriété de leurs espaces. Ainsi, ils suivent une règle de déontologie de ne pas exhiber ou de cacher maladroitement derrière un élément les artifices pornographiques. Suivant toujours le principe de séquence, d’évolution et de parcours, ils conservent cette progression qui rapproche peu à peu le spectateur de son désir (accentuant ses fantasmes). Les bars et restaurants par exemple peuvent alors accueillir une large clientèle ne cherchant pas obligatoirement une relation intime.

Le bâtiment au numéro 195 est une proposition d’un bar dans la mode ‘lounge’. Le rez-de-chaussée, secteur public, reçoit la clientèle, le sous-sol fait office d’espace transitoire où le spectateur peut s’infiltrer discrètement afin de faire connaissance plus intimement avant d’atteindre les étages. L’image de l’escalier suit une mise en scène en figurant véritablement comme lien vertical du bâtiment dans une enveloppe translucide qui ne laisse apparaître que des silhouettes. Aux étages, chaque espace relié entre eux par un jeu de circulation donne lieu à une spécificité d’ambiance. Le patio, illuminé principalement par le jet lumineux provenant des niveaux inférieurs accueille une forêt de piliers ‘aléatoires’ qui viennent supporter deux passerelles se croisant aux niveaux supérieurs.

Le bâtiment au numéro 163 est un complexe qui propose bar, restaurant, salon de relaxation en plus d’espaces liés à la prostitution. Aux allures d’un "hôtel international de type Costes" comme l’a souligné P. Chavannes, cet équipement veut éviter une stigmatisation de la prostitution en proposant un lieu hétéroclite. Une grande salle commune permet entre autres aux professionnel(le)s du sexe de rencontrer, discuter sans équivoque. Faisant office de filtre ou d’espace de transition, plusieurs alcôves, intégrées à l’espace commun, offrent un lieu plus intime. Elles permettent d’accéder à la partie intime du projet par une issue séparée. Comme l’autre bâtiment, le complexe propose une gamme d’ambiance différente et transpose le spectateur vers des univers échappant à une réalité conventionnelle.

Outre la description orientée à la vision d’un spectateur-client, ce projet assure naturellement les éléments constitutifs d’un fonctionnement hôtelier, de restauration, de sécurité. Il apporte un équilibre entre ‘prostitution’ et ‘morale’, où les acteurs ne se confrontent pas. Il est un lieu ouvert évitant tout stigmatisation d’un ‘vice’ poussé aux bordures de villes à l’abri de la vision citadine. Les professionnel(le)s du sexe peuvent alors exercer sans oppression et les passants peuvent se promener sans avoir à craindre le préjugé. Les actions actuelles ne cherchant pas à comprendre la problématique de deux univers opposés, n’intègrent en aucun cas la prostitution ou la pornographie. Les commerces s’isolent, cachés par de vulgaires artifices et contribuent à la censure d’un milieu mal connu. Sans afficher, sans exhiber, l’architecture peut signaler subtilement le domaine de la prostitution en respectant le milieu public, le milieu privé, les passants, les spectateurs, les clients, les travailleur(ses) du sexe. La prostitution organise un secret et s’organise à partir d’un secret... et l’architecture construit ses sens.

Hans Lefèvre

Le 21 septembre 2007, Hans Lefèvre, étudiant à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Bretagne a présenté sa soutenance de TPFE (Travail Personnel de Fin d'Etudes). Il a obtenu les félicitations du jury avec un sujet choisi qualifié de "courageux" par le jury du diplôme. Le titre original du TPFE est ‘Eclairons la lanterne sur un sujet qui voit rouge - le retour des lieux de plaisir en France’.

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