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Chronique métisse n°1 signée de l'architecte Philippe Zourgane

Le métissage est physiquement l’apport d’un sang neuf. Peut-il contribuer à une recomposition du débat architectural en renouvelant notre regard par son intensité autre, sa situation spatiale différente ? Le métissage, pour moi, c’est le déplacement des sujets et des désirs en recomposant la matière et la subjectivité autrement.

publié le 10/01/2007

Le mot métisse lui-même n’a pas d’origine unique, puisqu’il vient à la fois du mot latin mixticius qui signifie mélangé mais aussi du portugais metizco qui désigne très physiquement un descendant issu de parents d’origines ethniques différentes, résultant initialement du mélange colonisateur et indigène (les débuts du processus sont violents puisqu’il naquit avec le viol de femmes sous tutelle – esclaves, domestiques ou assimilées –).

Cette chronique interroge ainsi l’espace post colonial. Elle est elle-même un espace ouvert où l’architecture contemporaine mondiale considérée comme acentrée et rhyzomatique ne repose plus uniquement sur l’histoire occidentale européano-americaine.

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En faisant errer le lecteur à Dar es Salaam, à Maputo, à Villèle, à Fordburg aussi bien qu’à Paris ou à Rome, il s’agit de voir le monde architectural de manière décentrée ou acentrée, d’en bas ainsi que l’on appelle le Sud, l’hémisphère sud. Penser que le bas peut être le haut, la droite, la gauche, sortir de ces systèmes auto référenciés qui prennent en considération dans le non dit un passé lourd. Avoir un regard métissé c’est laisser parler et apparaître ces voix qui viennent d’ailleurs, ces héritages et ces lignes de fuites qui au lieu de proposer le regard consensuel de la majorité ouvre le débat en relisant par le minoritaire, en mettant à jour des lignes de fractures et des potentiels à venir.

L’idée est également de comprendre les nouvelles logiques de marché, qui reconfigurent nos sociétés à l’échelle mondiale aujourd’hui. Car la première question qui se pose est : peut-on "faire" de l’architecture aujourd’hui dans une société postcoloniale et postindustrielle, comme on la faisait il y a 50 ans ? Cela interroge tout autant la question de l’exercice de la profession, que les modalités opératoires de la commande et la modalité d’intervention de l’architecte comme agent économique dans le système de production.

L’architecture tout comme la mode, le cinéma ou la musique doit être aujourd’hui ouverte sur le grand public. Comme tout produit grand public, elle doit savoir s’adresser à la multitude.
Mais le plus important reste que l’architecture est un produit culturel, comparable en tout point au dernier blockbuster d’Hollywood, de Bollywood ou d’un film d’art et essai, peu importe la cible marketing visée. Le design, qui est dans le monde de l’architecture, a toujours intégré cette question. On peut acheter ses meubles à la fois chez Ikea et chez Cassina, tout comme l’on peut faire le choix pour ses courses de combiner des produits achetés chez un hard discounteur et dans le même temps dans une épicerie fine. Les habitudes de consommation elle-même sont métisses, mixant allégrement les genres.

A l’échelle mondiale les produits architecturaux se déclinent aujourd’hui par secteurs de marchés et cibles marketing. A l’heure de la globalisation, les agences d’architecture mêmes fonctionnement comme des marques mondiales. Elles ont assimilées le modèle des majors du bâtiments ou des multinationales. Les grosses agences d’architecture anglo saxonnes, qu’elles se soient spécialisées dans l’architecture corporate ou d’auteur, travaillent avec 5, 10 voir 15 bureaux disséminés dans le monde entier. Elles ont tout repris : le flux tendus, la délocalisation et relocalisation permanentes des sites de production, la situation géographiques des unités de productions, les partenariats locaux, la spécialisation des unités mondiales.

Cela se traduit par le travail en flux tendus, par l’utilisation de la configuration de l’horloge mondiale pour faire fonctionner deux équipes l’une derrière l’autre pour réduire les temps de production, en phase de charrette. La production sur des sites en proximité du marché concerné qui sont très flexibles. Car il existe également une politique de délocalisation et relocalisation en fonction de l’évolution des marchés. Une spécialisation des unités mondiales, est également intéressante et permet de réduire les coûts, le travail de dessin long et coûteux est transféré dans des pays à main d’œuvre peu chère.

Les systèmes de productions évoluent donc fortement en ce moment alors même que les produits eux, évoluent peu.

Alors à l’heure de la mondialisation où les flux mondiaux (humains, financiers et de marchandises) se recomposent quels sont les spécificités et les enjeux d’un produit architectural ?

Dans ce contexte en assimilant la production architecturale à une production culturelle à part entière, on peut s’interroger sur la fabrication de nouveaux espaces par métissage et la préservation de la diversité culturelle.

Cette chronique est aussi pour moi un espace où se poser des questions, des questions qui questionnent une autre manière de faire de l’architecture aujourd’hui.

Une grande question revient régulièrement dans le débat architectural. Est ce que l’architecture est politique ? C’est une question passionnante qui peut interroger là aussi de nouvelles pratiques à venir.

L’opération d’architecture la plus médiatique de l’année n’est ni le Musée des arts premiers et encore moins le prix de l’équerre d’argent décerné chaque année par les professionnels de la profession mais bien l’opération d’habitat d’urgence de Médecins Sans Frontière. MSF en "construisant" des habitats d’urgence (tentes) dans tout Paris a créé la surprise, l’étonnement, la révolte, la crainte. Par cette action, MSF construit tout à la fois le débat intellectuel, l’abri physique et la plus grosse opération de mixité sociale. Ce n’est pas là une provocation mais la volonté de regarder autrement des faits.

En faisant cet acte, ils se positionnent comme des activistes de l’architecture contemporaine. A l’image de ces activistes qui ont réinventés de nouvelles manières de protester prenant compte la mondialisation des échanges et son accélération croissante. On peut noter en particulier les luttes contre les multinationales leader des OGM (par exemple les actions contre la firme de semence Monsanto) ou les manifestations et contre sommets lors des sommets du G8.

Etendre le champ de l’action permettrait également d’être actif dans la lutte pour la biodiversité culturelle. Cette notion nouvelle permet de prendre en considération la richesse de la diversité comme un facteur de développement intellectuel et humain important. Une biodiversité culturelle à préserver mais aussi à enrichir par de nouveaux hybrides à venir. Parler de cette hybridation, c’est parler d’une nouvelle architecture à venir, de l’alchimie d’un mélangé, une architecture métisse, à savoir la faculté que peut avoir l’architecture de mélanger des éléments hétéroclites. C’est aussi interroger ces mélanges détonants, acceptés dans d’autres formes d’expressions culturelles telle la musique (fusion jazz – trip hop) mais pas reconnus en architecture.

La biodiversité culturelle ramène directement sur la biodiversité des écosystèmes. L’architecture a un rôle important à jouer dans la préservation d’un environnement de qualité. Cet engagement doit aller au delà de l’intégration de normes HQE ou RT2005 (à quand la prochaine). Il s’agit d’opérer une révolution de la pratique professionnelle afin de réviser l’ensemble du process de travail qui deviendrait un dess(e)in écologique.

Philippe Zourgane est architecte, enseignant en école d'architecture et doctorant au Centre for Research Architecture au Goldsmith College à Londres.
Il dirige la structure RozO architecture paysage environnement, Paris - Réunion

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